Paul Merle des Isles



BAPTÊME DE L’ART




PREMIÈRE PARTIE


L'art est tout humain et la science est inhumaine

André Suarès




I — Une passion de trop



Aile basse et cou ployé, la cigogne fraîchement repeinte sur le fuselage du Nieuport profila son emblème au bout de la piste. Le soleil printanier ourla le bord d’attaque, éclaboussa le capot de ses rayons pâles. Calé sur ses freins, le biplan amoureusement restauré vibra de toute sa puissance ramassée, fit geindre ses haubans, tressauta sur son train d’atterrissage en roulant pleins gaz vers l’ouest.

Gorge nouée, Michel Fontenay sentit l’appareil hésiter, s’appuyer sur l’air un peu mollement, comme s’il allait redescendre ou décrocher, puis, prenant de la hauteur, y atteindre un vol plus nerveux dont l’atmosphère constituait l’invisible océan. Autour des hangars, le tarmac garni d’autres vieux coucous et envahi par la foule se changea en fourmilière bariolée.

Bientôt, l’avion survola l’autoroute A13 embouteillée par l’exode du dimanche, légion sans chef formant la tortue vers la province. Le garçon n’était pas peu fier de participer en observateur à ce vol commémoratif, organisé par l’aéro-club de Saint-Cyr. Il revoyait encore l’invitation transmise par Cécile, papier bleuté à en-tête de l’aérodrome :


Monsieur Michel,


Si cela ne vous fait pas peur, the next mois je vous propose de m’accompagner à bord du Nieuport 12 qui, vous le savez, effectuera un survol de la base pendant notre meeting. Au passage, je vous serais reconnaissant de bien vouloir donner un coup de main à Cécile en probabilités et en statistiques, pour l’aider à récupérer son retard avant les examens.


Really your friend,


Cdt O’Connor


Au-dessus du parc de Versailles, c’était son rêve d’enfance le plus cher qu’il était ainsi en train de réaliser. Voler ! Quel jeune Icare ne l’a pas fait, ce vieux rêve ? Pour donner au sien la puissance d’une vocation, il avait suffi qu’un spectacle captivant s’offrît à lui tous les dimanches au sortir de la messe, par-delà le mur du jardin familial : ballet silencieux des planeurs, acrobaties aériennes, éclosion de parachutes dont la corolle s’épanouissait dans le ciel voisin du petit aérodrome.

Vue de plus près, l’aviation s’était évidemment révélée beaucoup moins lyrique et plus terre à terre que ces visions enfantines ne le laissaient deviner. Quelques sauts en parapluie tentés depuis la fenêtre de sa chambre s’étant soldés par une entorse, l’enfant s’était rabattu sur les romans d’aviation, les maquettes d’avions, enfin s’était plongé dans des leçons de pilotage avec un sérieux que ses professeurs s’accordaient jusqu’alors à lui dénier. À treize ans, en théorie, il savait voler.

La grave question de son orientation scolaire avait du même coup été tranchée : il suivrait jusqu’au bac la filière scientifique, puis entrerait en prépa pour intégrer l’école Aéronautique de Toulouse. Remplaçant bientôt ses modèles réduits artistement fignolés par un simulateur de vol électronique, il était devenu le bon matheux choisi par le commandant O’Connor comme répétiteur pour sa fille — ou pressenti, qui sait, comme soupirant agréé.

Cette dernière éventualité embarrassait fort le garçon, et lorsque le commandant se retourna vers lui, écharpe au vent, sourire enchâssé dans son casque de cuir comme un aviateur des temps héroïques, Michel eut précisément le remords qu’aurait pu ressentir dans une mission périlleuse un homme traître à son équipage. Il flirtait avec Cécile O’Connor, mais de là à songer au mariage…

Étudiante en médecine, elle avait fait partie, en terminale, des jolies filles de sa classe — des jolis noms, aussi, et l’on s’enflamme pour un nom. Dès les premiers cours, une complicité invisible était née entre eux. Plus sûre de soi que lui, Cécile l’avait observé à la dérobée, tandis que, feignant de ne pas l’avoir vue, il fixait le professeur d’un air innocent, inhibé par la timidité. À son tour, il osa enfin un coup d’œil que Cécile soutint en souriant. « Mon Dieu, s’était-il dit, montrez-moi vite un défaut de sa jolie cuirasse, pour qu’elle cesse de m’obséder ; et qu’il ne soit pas seulement physique — de cela on peut s’accommoder, — mais un point faible de son caractère ou de son éducation ».

Le goût de l’indépendance, dû à un père trop autoritaire et à ses propres ambitions, était en effet devenu chez lui une passion dominante. Le commandant O’Connor se doutait-il que son jeune passager, s’il eût été assis non pas derrière mais à côté de lui, n’aurait pu retirer de leur promenade aérienne un bonheur de sensations aussi parfait ? Mers ou montagnes, concerts ou musées, leur charme était pour lui affaire de liberté non moins que de beauté, et faute d’en jouir assez seul il préférait s’en passer.

L’attirance qu’il éprouvait envers certains êtres, n’était-ce pas surtout dans l’éloignement qu’elle se manifestait, comme un ballon maintenu sous l’eau jaillit à la surface une fois relâché ? Trop fréquenter les autres interdisait de s’isoler au moment voulu, que ce fût parce qu’ils vous retenaient ou parce que leur compagnie vous flattait. C’était une nécessité cruelle mais constante de reprendre malgré eux et malgré soi un peu de recul, pour mieux leur revenir ensuite.

L’amour, surtout s’il est réciproque, réclame toujours plus. Loin de s’abandonner au plaisir de séduire, Michel n’allait-il pas se sentir très vite obligé de redoubler d’attention et de zèle auprès de Cécile pour continuer à lui plaire ? Elle le voudrait courtois, armé jusqu’aux dents contre ses détresses passagères de jeune fille désarmante. Aimer l’inciterait à lutter pour obtenir ce qu’il prétendait atteindre, sinon sans difficultés, du moins sans trop d’efforts — efforts consacrés avant tout à sa vocation.

Malgré ces préventions, il avait abordé Cécile à la récréation, un camarade plus débrouillard lui ayant ouvert la voie en l’entraînant vers elle. À cinq heures, en sortant, il lui avait emboîté résolument le pas pour la raccompagner, mais en l’entendant parler de musique (Cécile fréquentait le Conservatoire), il avait craint d’avouer sa passion pour les avions. Il essayait surtout de dissimuler le trouble un peu honteux que lui inspirait la beauté de la jeune fille.

Désireux de fourbir ses armes en prévision des grandes manœuvres, et de prendre à la première occasion une revanche plastique sur les connaissances musicales de la jeune fille, il avait profité d’une course à Paris pour revisiter les Antiquités du Louvre, avec l’état d’esprit d’un élève se demandant sur quoi va tomber l’interro du lendemain. Mais les statues grecques ne firent que l’enflammer davantage, notamment celles dont les bras coupés lui offraient une nudité plus excitante que nature, comme si leur corps tronqué était livré sans défense au désir que Cécile avait suscité en lui.

Quant au bras de la jeune fille, lorsque Michel s’enhardit à lui prendre la main, il fut parcouru d’un tressaillement nerveux quasi électrique. Le garçon fut gêné par cette sensibilité extrême, qui paraissait elle aussi plus subtile que son propre émoi charnel. L’un des pièges du désir, n’était-ce pas ce décalage entre l’idée toute simple qu’on voudrait se faire de son assouvissement, et les conditions imprévues qu’il impose — sans compter la désillusion qui le suit, quand l’être dont il vous a enivré se révèle médiocre ou étranger ?

Cécile lui écrivit bientôt des lettres amoureuses, dont le papier très « jeune fille », mauve et orné de fleurs en filigrane, le mit pareillement mal à l’aise. Elle lui faisait découvrir des poèmes de Yeats, écouter sur son walkman des chansons d’amour où l’hommage aux femmes sonnait souvent pour lui comme une abdication de sa virilité. Combien d’hommes ne se montraient courtois que pour obtenir ce qu’ils désiraient ? Était-ce donc ainsi qu’on parvenait le mieux à conquérir les femmes, et ne valait-il pas plutôt y échouer en restant soi-même ?

Le charme de Cécile avait pourtant si bien opéré que même sa naïveté apparente avait fini par lui plaire, ou encore la modestie avec laquelle, en raison des mathématiques, elle lui concédait une supériorité scientifique dont il dédaignait lui-même le caractère trop théorique… Non sans craindre de rencontrer chez elle une alliée complaisante de tout ce qui le menaçait de plus médiocre — autant dire une ennemie,— il en avait accepté néanmoins le risque, bien décidé à se rétracter le cas échéant.

Il n’en allait pas de même avec le père de Cécile, auquel le respect dû au pilote de chasse qu’il avait été avant d’entrer dans l’aviation civile valait toute l’admiration du garçon. Dans les dispositions ambiguës où il se trouvait envers sa fille, Michel éprouvait quelques scrupules à recevoir de lui une telle marque d’honneur, fût-elle légèrement intéressée. Il s’abandonna néanmoins dans la contemplation du paysage, qui défilait sous leurs ailes en lui révélant la splendeur de Versailles. Plan cartésien, un peu guindé sans doute, mais quelles reposantes géométries, quel équilibre où l’on ne savait plus, de la nature ou de l’art, lequel mettait le mieux l’autre en valeur.

D’un ample virage, qui inclina l’horizon à 45°, le commandant pivota vers la base. Michel accompagnait du geste et du corps chacune des manœuvres, comme s’il avait eu lui-même le palonnier sous les pieds, le manche à balai ou la manette des gaz entre les mains. Déjà le retour, quel dommage ! Retrouver la terre et ses pesanteurs, Cécile au bord de la piste, impatiente de recueillir ses impressions, de les gâcher peut-être par ses considérations intempestives... Et, comme on remonte au-dessus des nuages en jetant du lest, Michel se demanda s’il n’était pas grand temps de la larguer, avant d’aller trop loin.

Adolescent, il s’était vu lui-même éconduire plus souvent sans doute que la moyenne, faute d’accorder assez de temps et d’importance à ses conquêtes. Son opinion sur les jeunes filles n’en était devenue que plus pessimiste. « À quoi tient neuf fois sur dix leur pouvoir, s’était-il consolé, sinon au désir qu’on a d’elles ? Est-ce donc une raison pour se croire supérieures, et nous considérer avec dédain ? » Quant à leur attirance pour les hommes, il y voyait un instinct comme un autre, un piège de l’espèce en regard duquel la drague la plus cynique ressemblait presque à un jeu innocent.

Pour obtenir ce qu’elles désirent, les femmes lui semblaient prêtes à jouer toutes sortes de rôles, depuis la soumission apparente jusqu’à la domination effective. À cet égard, sa sœur s’était livrée devant lui à un manège inquiétant. Déçue par les atermoiements du fiancé avec qui elle cohabitait, Catherine Fontenay avait un jour claqué sa porte et regagné le domicile de ses parents. Or, au lieu d’encourager sa fille à suivre ses sentiments, et par la même occasion les bonnes mœurs, Geneviève Fontenay l’avait gentiment mise en garde : « Les absentes ont toujours tort… » Et Catherine, sans trop se faire prier, s’était illico réinstallée dans la place. Aux yeux de Michel, elle trahissait ainsi sa motivation première, qui était d’épouser, quitte à transformer ensuite l’homme qu’elle aimait, ou à le tromper carrément.

Ne voulant pas davantage s’illusionner sur ses propres sentiments, Michel admettait par ailleurs que si Cécile n’était pas pour lui une jeune fille comme les autres, les autres femmes n’en restaient pas moins désirables. Dans le regard des belles, il rencontrait parfois une sorte de pitié pour la fascination où elles croyaient le voir, où il était peut-être, et pourtant... Le passage de la passion la plus brûlante au détachement le moins calculé — le passage à l’indifférence, — il l’avait suffisamment expérimenté lui-même pour ne pas le supposer toujours possible, toujours en suspens au-dessus des êtres. Passée l’exaltation des premiers instants d’ivresse, on était vite repris par ses habitudes, ses ambitions, ou retenu par le dégoût de ravaler une rencontre réussie au rang du quotidien.

Si rien ne préservait mieux de souffrir, rien n’était en revanche décevant comme cette facilité du cœur à se laisser distraire d’une émotion par une autre, à faire nonchalamment peau neuve pour la suivante. Il fallait des circonstances exceptionnelles pour qu’un sentiment fût vécu de façon exclusive. Mais en général, le dernier lièvre venu remportait la palme sous le nez de la tortue indignée. Le vrai tragique de l’amour, c’est plutôt là que Michel le situait, et non dans la fatalité surfaite des passions, irrésistibles sans doute, mais tellement éphémères.

Pour s’abandonner aux grands sentiments, l’adolescent aurait voulu être assuré — ô Antigone ! — que la nature ne les dénaturait pas, du côté des femmes comme des hommes. Ce qu’on nommait amour, avec les meilleures intentions et en dépit de tous les efforts, n’était jamais qu’un compromis où chacun tour à tour se retrouvait frustré dans son attente idéale. L’amour durablement fou était bon pour la prime jeunesse, il tenait du rêve et de la littérature. Transposé dans la vie réelle, il se dégradait en désir ou rentrait dans le néant.

Son faible pour Cécile, qui s’était vite transformé en relation amoureuse, ne menaçait-il pas lui aussi de s’éteindre ? Tout à l’heure, dans l’émotion du décollage, le prénom de la jeune fille lui avait un instant échappé. D’où son hésitation à lui témoigner des sentiments dont il se défiait trop lui-même. Il renonçait ainsi à écrire, et plus encore à poster, la plupart des mots tendres que lui inspiraient leurs rencontres, par crainte de briser les espérances de Cécile le jour où il l’abandonnerait.







II — Science sans conscience



Tel un nageur reprenant pied, l’avion cabré à la limite du décrochage avait touché terre sans trébucher, et roulait à petits coups d’hélice vers le tarmac. Quelques applaudissements retentirent. Michel s’extirpa du cockpit. Le commandant, déjà au sol, dégrafait la mentonnière qui lui engonçait le cou comme un voile de béguine :

« Alors, Monsieur Michel, vos impressions ?

Magnifique ! » remercia le garçon dans un élan d’autant plus marqué qu’il avait peur de laisser paraître la tiédeur avec laquelle il regardait Cécile accourir vers eux.

La jeune fille arrivait trop tard — ou trop tôt — dans sa vie, voilà tout. Il sentait bien ce que sa position avait d’injuste, en regard de la tendresse qu’elle persévérait à lui témoigner, mais cette persévérance même avait pour effet banal de l’impatienter, presque de l’agacer, et l’on sait qu’il n’est rien de plus intraitable que l’agacement.

La fin du meeting s’écoula presque mélancoliquement. Alors que Michel aurait dû se sentir dans son élément, alors qu’il découvrait avec une curiosité sans cesse renouvelée les machines aux galbes insolites ou racés dont le Musée de l’Air avait déployé autour des hangars le fantasmatique ballet, il fuyait le bonheur présent à tire-d’aile sans bien savoir dans quel avenir se réfugier. La faveur éclatante que venait de lui accorder le commandant O’Connor le mettait au pied du mur. N’avait-il pas atteint l’inévitable moment de faire comprendre ouvertement à Cécile qu’elle s’illusionnait ?

Mais, par une de ces réactions en chaîne que certaines crises ont l’art de déclencher, un détachement d’une tout autre nature était en train de bouleverser son existence. Ayant tout fait, jusqu’à dix-sept ans, pour devenir un jour aviateur, il avait vu, au seuil de la terminale, son enthousiasme enfantin brusquement stoppé, infléchi dans un sens diamétralement opposé.

Les poètes ont donné à leur inspiration le charmant visage des Muses, les saints une apparence virginale à leur conversion : qu’il soit permis de faire exception en montrant sous quels dehors ingrats la destinée de Michel s’était révélée à lui.

Au milieu des heures de math ou de physique-chimie qu’un rythme scolaire assez frénétique imposait au garçon depuis le lycée, la terminale avait ouvert un créneau pour initier les élèves à la philosophie. De même que Cécile venait équilibrer son existence en s’offrant à leurs premiers baisers, Michel espérait trouver dans cette nouvelle discipline, confiée à une jeune agrégée, un agréable dérivatif au surmenage scientifique qui l’attendait. Mais à peine entrée en matière, l’enseignante avait été mutée.

Les cours de philo reprirent seulement un mois plus tard. Le professeur avait changé de sexe, et surtout d’apparence. Petit, mal fichu, assez mal fringué : on pouvait difficilement imaginer un extérieur plus étranger à l’idée de beauté ! L’homme allait à la rencontre de ses pensées d’un bout à l’autre du tableau, comme un pendule ou comme un fauve malade de séquestration, s’arrêtant quelquefois devant la fenêtre pour y plonger, vers la cour, un regard qui semblait à mille lieues de l’instant et du sujet présents.

À la vue d’un tel énergumène, Michel avait lancé à Cécile un clin d’œil d’une ironie assez veule. Mais il fut vite repris par ce regard fascinant, captivé par les paroles sortant de cette bouche, et dont chaque mot semblait le plus juste, chaque phrase la mieux tournée, chaque inflexion ou chaque silence, même, les plus lourds de signification.

Socrate fut à l’honneur et devait le rester toute l’année, en dépit d’un programme tendant à faire de la philosophie une matière plus thématique que vraiment inspirée — là encore, dans la perspective des examens, ces dieux de l’enseignement moderne. Or pour une fois, au lieu de brasser des concepts ou d’explorer la sagesse sous les diverses formes qu’elle a pu revêtir à travers l’histoire de la philosophie, Michel se retrouva, nouvel Alcibiade, devant un maître véritable, dont la vertu première était précisément de désorienter.

En rédigeant ses devoirs de philo, en intervenant au cours, inquiet comme un soldat se mettant à découvert, le garçon se surprenait à poser son esprit comme on pose sa voix, se grisait à sentir une autre espèce d’intelligence tout doucement lui pousser. De ces vertiges de l’âme, sa première ambition n’était pas sortie indemne. Il comprit que la beauté des avions, non moins que celle des femmes, pouvaient être trompeuse, et l’ivresse de piloter dangereuse.

Depuis plusieurs années, sans oser la remettre en cause, il s’était interrogé sur l’orientation technique de ses études. Pour qu’un mathématicien et physicien de génie comme Pascal — dont le programme de seconde lui avait ouvert les Penséesait pu trouver vains les résultats de la science comparés à la nécessité du salut, il fallait que cette science, malgré tous ses prestiges, fût encore plus limitée qu’elle ne daignait l’admettre. La lecture de Saint-Exupéry, dont sa mère lui avait offert gentiment les œuvres pour nourrir sa vocation, n’avait pas manqué non plus de l’influencer : meilleur écrivain que pilote, à en croire ses étourderies de pilotage, l’auteur du Petit Prince n’était-il pas mort en regrettant de n’avoir pas été jardinier ?

Mais plus familièrement, ce changement de perspective reflétait la double influence de ses parents. Si confondre l’avance technologique avec le progrès est une attitude antiphilosophique, Monsieur Fontenay à coup sûr n’était pas philosophe. Voyant que Michel était doué pour les sciences, il avait tenté en vain de le pousser vers les Mines ou Polytechnique, beaucoup plus prestigieuses que l’aéronautique à ses yeux — « Un pilote, ça n’est guère qu’un chauffeur spécialisé ! », avait-il osé dire à son fils, qui naturellement s’était senti offensé par ce jugement trop rempli de bon sens.

« Versailles bouge ! » se réjouissait Monsieur Fontenay, lorsqu’une route s’élargissait aux dépens de la forêt, ou qu’une architecture résolument cubique venait s’encastrer parmi les façades du Grand Siècle. Les nécessités professionnelles l’avaient exilé dans ce berceau du classicisme, mais le bureau idéal se situait pour lui dans les tours de La Défense. Aussi s’était-il employé à moderniser de fond en comble leur maison versaillaise.

De ce vieux logis remis à neuf au fil des ans, bien des charmes avaient disparu depuis l’enfance de Michel. Le manque de standing désuet mais tellement chaleureux dans lequel il avait grandi avait cédé au confort et au fonctionnalisme. En hiver, le chauffage électrique condamnait la cheminée, jugée trop salissante, l’air conditionné, pendant l’été, interdisait de laisser les fenêtres ouvertes, et Michel n’aidait plus sa mère à faire la vaisselle en disant des bêtises : on la disposait religieusement dans une machine à laver, avec tous les égards dus à cet instrument susceptible.

De souche provençale, et doublement dépaysée par ce sweet home aseptisé, Geneviève Fontenay avait su au contraire inspirer à son fils une nostalgie croissante du naturel, qu’elle alimentait en lui faisant lire Giono ou Colette. Atteinte d’une tuberculose récidivante quand le garçon avait quinze ans, elle s’était résignée la mort dans l’âme à le voir partir une année dans la capitale chez sa belle-sœur, tandis qu’elle se faisait soigner près de Nice.

Michel, qui avait toujours considéré Versailles comme un arrondissement de l’Île-de-France, se découvrit une âme de petit provincial. Passées l’éblouissante rencontre de Notre-Dame par ce bel hiver enneigé, ou celle des grands monuments et des musées, la circulation, le bruit, la promiscuité nerveuse et froide du métro, lui étaient devenus rapidement insupportables. Il ressentit un besoin presque maladif d’espace vital. Lire une lettre de sa mère dans la cohue du métro, savoir qu’en un endroit à l’air libre et au soleil quelqu’un l’aimait, quel soutien ! Le tableau sans doute trop sombre qu’il lui brossait en retour reflétait du moins son état d’âme :

Chaque fois qu’oncle Georges me ramène à Versailles pour m’éviter le train, je suis frappé par les immeubles qui bordent le périphérique et l’autoroute, et qui doivent être les mêmes dans toutes les grandes villes du monde. Quelle horreur, s’il arrivait qu’un jour on ne trouve plus sur terre un seul endroit où respirer à pleins poumons, plus un espace vierge assez étendu pour regarder à l’infini sans lever les yeux vers le ciel…

En réaction contre l’espèce de commisération indignée avec laquelle son père lui dépeignait les pays sous-développés, il commençait à prendre en dégoût ceux qui l’étaient trop. Le surmenage industriel imposé par la frénésie du progrès formait un contraste accablant avec le mode de vie dépassé que l’on rencontrait dans les recoins devenus paradoxalement les plus touristiques. Car la mécanisation croissante du monde, sa déperdition de naturel, s’accompagnaient d’un universel voyeurisme : on enregistrait dare-dare les dernières images d’une économie révolue, comme on eût mis à la cave des provisions pour l’hiver — mais un hiver hélas irréversible.

À quoi bon tant de hâte, la vie n’était-elle pas partie infiniment en avance ? Cette nature qui attendait et attendrait toujours la science au tournant, qui lui interdirait de se sentir pleinement maîtresse de l’univers, n’était peut-être que la manifestation païenne d’un Dieu trop vite congédié. En tout cas, grâce aux cours de philo et à Socrate, Michel avait compris que le progrès essentiel, c’était d’orienter vers en haut l’élan vital qui l’entraînait vers l’avant — de convertir en quelque sorte son goût des sensations fortes en sens du rythme.

Si l’aéronautique était devenue pour lui une véritable passion — la revue à laquelle il était abonné ne s’intitulait-elle pas Le « Fana » de l’Aviation ! — depuis qu’il avait vu sa mère le quitter pour aller au sanatorium, il aspirait à retrouver une stabilité relative, qui ne fût pas sujette à un perpétuel mouvement. Or livrées à elles-mêmes comme un véhicule en roue libre, les techniques n’avaient cessé de s’accélérer pour atteindre un régime insoutenable, dont témoignait chaque année le Salon Aéronautique, et que le garçon subissait en poursuivant ses études.

L’énergie humaine n’était pas illimitée : où qu’on la mît, on ne pouvait plus en disposer ailleurs. Michel, malgré un travail consciencieux et des facilités certaines, se sentait accaparé par ses études, arraché à une part plus profonde de lui-même, comme on serait distrait par un hôte envahissant. Il suffisait de voir comment on lui enseignait les mathématiques ou la physique, comme on l’en gavait, pour comprendre qu’on le soumettait aux exigences de la science, et non l’inverse. Se plier à l’essor démesuré de l’aéronautique, se laisser emporter par la technique, c’était renoncer à lui-même, voir son âme lui échapper. Car c’était bien celle-ci le véritable enjeu, elle qui à la poursuite d’une ambition enfantine risquait de se brûler les ailes à tout jamais.

Ayant mesuré les dangers de la science, Michel reculait devant sa vocation comme un novice en proie au doute. Lorsqu’un tel nombre de spectateurs attroupés sur l’aérodrome lui renvoyaient l’image de sa propre fascination pour les avions, ou que la foi de son père au progrès lui tenait presque lieu de religion, il comprenait mieux le mépris d’un Tolstoï à propos des coucous pourtant bien rudimentaires de la Belle-Époque. Et l’impression d’avoir nagé pour la première fois à contre-courant n’était sans doute pas étrangère au plaisir désuet que venait de lui procurer son baptême de l’air à bord du vénérable Nieuport exhumé du musée de l’Air.

N’eût-il été arrêté par toutes ces considérations, qu’une simple vision aurait suffi à le faire réfléchir. Un jour qu’il avait emmené Cécile à la Fête des Loges, il aperçut un de leurs anciens camarades de classe assis aux commandes d’un simulateur de vol. Agrippé à son manche à balai, l’adolescent lâchait des rafales nerveuses sur l’avion centré dans son collimateur, et de le voir crispé dans cette posture assassine, toute honte bue, la sueur lui ruisselant littéralement sur le nez sans qu’il prît le temps de se moucher... On perdrait la foi à moins.








III — La voie de son maître



Michel laissa la voiture du commandant tourner au coin de la rue avant de sortir ses clefs. Cécile agitait encore sa frêle main par la vitre entrebâillée pour le saluer. Qu’elle partît rassurée, on verrait bien ensuite ! La repousser cruellement non seulement ne le dédommagerait pas de l’avoir été par d’autres qu’elle, mais la lui rendrait plus encombrante : elle était d’un naturel à s’émouvoir, et lui à s’embarrasser de scrupules, pour peu qu’il ne se sentît pas en règle — et pouvait-on l’être, quand une liaison s’était autant prolongée ? Mieux valait garder les formes le temps nécessaire, et qui sait, peut-être une mutation du commandant loin de Versailles viendrait-elle en douceur tout dénouer.

Sa vraie rupture, c’était sur un tout autre front qu’elle devait d’abord se jouer. Car le sentiment qu’il avait de s’aliéner dans les sciences, de suivre par l’aviation la pente la moins noble de son talent, il fallait dès maintenant lui obéir ou le chasser résolument : ses concours se profilaient telles des fiançailles, l’école de l’Air tel un mariage, et l’on ne divorce pas comme cela de toute une carrière.

Il savait que sa mère, à condition de lui présenter les choses sous l’angle d’une nécessité intérieure, de son génie pour parler latin, finirait bien par accepter tous ses revirements — consentement hélas trop maternel pour lui être d’un parfait secours. Monsieur Fontenay, par contre, ne le laisserait certainement pas compromettre un avenir si bien engagé pour un coup de cœur qu’il prendrait pour un coup de tête comme il en avait connu lui-même adolescent, et dont il s’estimait heureux d’avoir été guéri par ses propres parents.

Quant à Michel, il mesurait trop à quels efforts prolongés il devait son aisance scientifique, pour espérer, en tout autre domaine, retrouver du jour au lendemain un niveau équivalent. Il faudrait, s’il délaissait l’aéronautique, repartir péniblement à l’aventure. Quelle orientation avait-elle donc pu entre-temps s’imposer à lui, pour qu’il fût prêt à lui sacrifier tout son équilibre intellectuel, voire familial ?

La philosophie ? Elle manquait de corps à ses yeux, pour ne pas dire de chair, et s’il avait pu si bien passer sur la laideur de son professeur, c’est précisément que celui-ci, à l’instar de Socrate, formulait sa pensée avec une fascinante lucidité. Non, l’art qui avait su rivaliser pour lui avec l’aviation, au point de l’entraîner dans son sillage, c’était la poésie.

Pour faire naître ce goût esthétique, le professeur de philo là non plus n’était pas arrivé le premier, encore moins ses cours de français. Passé l’apprentissage de la langue — avec lequel on n’en avait d’ailleurs jamais fini, — Michel avait trouvé assommante l’analyse littéraire infligée aux futurs bacheliers. Aussi critiquables que fussent leurs retombées, les sciences constituaient du moins une vraie gymnastique intellectuelle : mais quel profit retirer d’une telle « scolastique », pour reprendre le mot employé un jour par Cécile à propos des commentaires de textes ou des dissertations qu’on leur imposait ?

Son amour des belles-lettres, sa mère seule et le hasard des rencontres livresques y avaient présidé. Geneviève Fontenay, qui jeune fille s’était essayée à la poésie, s’employait depuis qu’il avait douze ans à compenser l’approche souvent trop technique qu’il avait de l’aviation. C’était elle qui, en lui mettant dès alors Saint-Exupéry entre les mains, avait donné l’essor à son lyrisme. À Noël, pour son anniversaire, à chacune de ces occasions que sait inventer la générosité des mères, elle avait nourri son fils des enchantements littéraires de sa propre jeunesse.

À quoi bon les énumérer ? Aussi bien, Michel ne s’y était-il pas toujours reconnu. La rencontre d’un maître ne se décide pas, est à la merci d’une affinité mystérieuse, imprévisible, que l’on peut seulement tenter de favoriser. L’injustice apparente du sort voulut en effet que la lecture coup de foudre du garçon — celle qui détermina sa véritable vocation — n’eut pas pour objet un livre soigneusement choisi par sa mère, ni même emprunté à sa bibliothèque. Elle se produisit dans une librairie quelconque, où Michel n’était entré que pour acheter un ouvrage scolaire.

Le livre qu’on feuillette à l’étalage du bouquiniste ou du libraire vous parle quelquefois davantage que celui, achevé puis oublié, qui encombre les rayons de votre bibliothèque — à moins de refaire un jour, à lui aussi, sa vraie connaissance. Découverte d’abord distraite puis éblouie d’une œuvre abordée en passant, d’un écrivain dont on ignorait jusqu’au nom, mais qui vous donne l’impression immédiate de vous être destiné.

Ce livre inconnu aussitôt acheté, lu, annoté, Michel n’avait pour ainsi dire plus lâché son auteur. Quelques volumes plus tard, il le faisait découvrir à sa mère avec la même appréhension que s’il lui avait présenté une fiancée. Geneviève Fontenay trouva son style « plutôt moderne », remarqua l’absence de toute complaisance dans sa manière d’émouvoir, apprécia qu’il eût prêté attention quelquefois aux gens simples et aux humbles. Elle taquina le garçon sur les traits que sa personnalité encore hésitante empruntait manifestement à l’auteur ou à ses créatures, non sans craindre de rencontrer chez eux tout ce qu’elle commençait à trouver original en lui.

Le fait est qu’en quelques mois, cette œuvre était devenue pour Michel une véritable pierre de touche, l’aidant à éprouver chacun de ses actes. À l’âge où d’autres se cherchent des maîtres à penser, il avait déniché un maître à se conduire. Et naturellement, par-delà les personnages que celui-ci mettait en scène, le garçon chercha ensuite à connaître sa vie, en se plongeant dans les biographies dont il avait fait l’objet depuis sa mort. Il les engloutit avec la même avidité qu’il avait dévoré son œuvre dense mais assez courte, non sans y chercher tous les rapprochements possibles avec sa propre existence.

Mais les biographies n’étaient pas encore assez : parvenu à un tel degré d’idolâtrie, Michel éprouvait le besoin d’entrer en contact avec l’artiste dont il admirait tant l’œuvre, que ce fût par l’intermédiaire d’un être vivant ou même d’un objet. Or l’écrivain ayant été incinéré, il n’était pas question de se rendre par exemple sur sa tombe. En revanche, son exécuteur testamentaire ayant décidé d’exposer et de mettre en vente divers manuscrits dans une galerie parisienne, le garçon s’y précipita.

Une photo affichée en vitrine montrait l’écrivain âgé dans une salle de rédaction, souriant, chaleureux, en bras de chemise, bien différent du vieillard hautain que certains biographes avaient dépeint. Michel remarqua cependant le menton relâché, le ventre proéminent, resserré à la taille par une ceinture à bout de trous. Quand une œuvre semble vouloir rester éternellement jeune, on ne découvre pas sans surprise la décrépitude physique de son auteur.

Des lettres autographes étaient encadrées aux murs, des bribes de manuscrits débitées avec un désir évident de rentabiliser la vente ; la moindre carte de visite paraphée valait son pesant d’or.

« Mais cela va être dispersé ? s’inquiéta Michel, qui se voyait déjà Président à vie des Amis de l’Auteur.

Heureusement, cher Monsieur ! L’art est à tout le monde ! »

Michel estima qu’aux prix demandés, le tour du monde devait de toute façon être assez vite fait...

Devinant qu’à défaut d’argent, il pouvait du moins susciter la déférence et l’envie de son interlocuteur, le galeriste glissa d’un air dégagé qu’il avait connu l’écrivain personnellement. Et le voilà rapportant ses modestes entretiens avec le disparu, qu’il nommait chaque fois maître avec une déférence appuyée. Or Michel, s’il avait eu la chance de rencontrer celui qu’il considérait à tous égards comme un maître, ne l’aurait appelé, par respect, que « Monsieur ». Maître était surtout bon pour ceux qui aiment être flagornés…

Cependant, comme on embrasse par ses parents ou ses grands-parents une époque révolue, grâce à ce médiocre adulateur il recueillait pour la première fois un écho vivant de la voix éteinte à laquelle il vouait tant d’admiration. Il quitta la galerie d’autant plus satisfait que le marchand lui avait proposé de venir la semaine suivante consulter à son domicile d’autres documents dont il disposait, et avait même promis de lui ménager un rendez-vous avec l’exécuteur testamentaire en personne.

Huit jours après — sa mère suivait ses manœuvres avec étonnement, ne l’ayant pas vu plus passionné par sa manie de l’aviation, ni plus secret dans ses rencontres avec Cécile, — il alla donc chez le galeriste, qui le reçut en survêtement et en pantoufles :

« J’arrive de province, excusez-moi, j’avais complètement oublié... »

Le salon où ils bavardèrent était orné d’affiches et de tableaux hétéroclites, imprégné d’une âcre odeur de chat — lequel trônait dans un fauteuil tapissé de poils. Michel feignit de ne pas remarquer le fouillis qui régnait dans l’appartement. Il évita aussi d’aborder immédiatement l’objet de sa visite, et comme son hôte, manifestement brouillé avec les détails pratiques, se plaignait d’une menue panne électrique, il insista pour la lui réparer : la science retrouvait ses prestiges !

De conseils en tournevis, ils passèrent enfin aux reliques : éditions de luxe à tirage limité, exemplaires dédicacés, enregistrements radiophoniques, portraits de l’auteur... Ils partirent à la recherche de ces documents éparpillés dans le désordre indescriptible d’un cabinet où coupures de presse, livres et objets de toute nature s’empilaient à même le sol. Le marchand s’était mis à quatre pattes au milieu de ce fourbi, posture laissant apparaître à l’aimable intention de son jeune visiteur la naissance duveté de son anatomie. Michel le laissa dodeliner de la croupe sous son regard indulgent, mais se le tint pour dit.

Négligeant ses devoirs scolaires, il se plongea dès son retour dans les coupures de presse dont le galeriste avait probablement voulu se débarrasser en affectant de les lui offrir. De ses doigts ou de son âme, difficile de dire ce qui ressortit le plus noirci. Loin que les jugements imprimés fussent le fruit d’une critique sévère mais objective, l’affirmation souveraine d’un point de vue éclairé, beaucoup étaient entachés de parti-pris et de malveillance, ou reposaient sur des malentendus. Tel article avait l’art d’enfoncer les portes ouvertes par l’auteur lui-même, et vous faisait pénétrer son œuvre en la démarquant. Tel autre se livrait à une pédante exégèse, pour conférer une signification énigmatique à une œuvre qui était la limpidité même.

Et surtout, les plumes venimeuses y allaient de leurs exécutions sans appel. Il fallait voir à quels éreintages ignobles, parfois directs mais plus souvent obliques, pouvait mener une critique tendancieuse. Michel saisissait mieux maintenant la riposte cinglante de Racine à ses détracteurs, que son professeur de français, en seconde, avait qualifiée de vaniteuse, alors qu’elle était seulement une preuve de caractère : Je n’ai pu m’empêcher de concevoir quelque opinion de ma tragédie, quand j’ai vu la peine que se sont donnée certaines gens pour la décrier.

Il était d’ailleurs révélateur que la biographie la plus accablante sur cet auteur eût reçu un accueil favorable de nombreux critiques. Car au bout du compte, il y était représenté comme l’ombre de son œuvre, comme une espèce de génial imposteur, dépourvu de toute grandeur personnelle mais jetant aux yeux des lecteurs la poudre de son style. Se dire qu’un aussi grand artiste compensait, dans ses livres, les petitesses et les échecs de son existence, les consolait, quant à eux, de n’avoir pas possédé son talent ni connu sa gloire.

Michel conserva donc une douzaine d’articles intéressants, et jeta tout le reste à la poubelle. Le soir même, en relisant quelques pages de son maître pour oublier son indignation, il eut le plaisir de se sentir encore plus attaché à lui, et de s’y retremper. Une œuvre chère, on l’habite ou la retrouve un peu comme une maison où il fait bon vivre. La différence entre ces journalistes et lui était une question d’attitude, bien plus que de culture — où ils l’emportaient haut la main. Contrairement à eux, le garçon acceptait d’être en position de disciple. Il se soumettait d’instinct à ce souffle vivifiant, comme il devait un an plus tard se laisser féconder par le cours de philo.

Cette œuvre était bien de celles par amour desquelles on tend à se dépasser soi-même, fût-ce en un tout autre domaine — car l’esthétique est une, et l’écrivain impressionne le musicien, qui subjugue à son tour le danseur. Qu’on se sent ignorant, devant quelqu’un qui maîtrise si parfaitement sa partie ! Jaloux, sans jalousie, de cet art qui nous échappera toujours par la force des choses, puisqu’on ne peut les cultiver tous au même degré, on y puise le désir et la volonté de pousser aussi loin le sien. Et cette influence, avant même de prendre une forme artistique, s’était exercée pour Michel sur le plan humain.

Tantôt, la force de son maître ravivait ce « oui » à l’existence qui s’était presque éteint en lui durant la maladie de sa mère et son exil à Paris. Tantôt il recueillait, avec une gratitude plus grande encore, les rares passages où l’écrivain exprimait sa propre difficulté à vivre — non pas pessimisme ou inadaptation au modernisme (lesquels étaient familiers au garçon), mais ce sentiment d’impuissance et d’échec personnels, absolus, qu’on rencontre tous un jour ou l’autre, et auquel son auteur, à première vue, semblait avoir si magistralement échappé.

Une des raisons profondes de l’hostilité qu’il inspirait à ses détracteurs était d’ailleurs cet insolent bonheur répandu dans son œuvre. Que n’avait-il au contraire cultivé un certain misérabilisme, une esthétique de la déréliction ! On lui aurait alors passé mille faiblesses inavouables. Mais s’il vous communiquait son énergie revigorante, ce n’était pas faute de connaître le tragique de l’existence, mais par refus de s’y complaire. Eux, les critiques fielleux, ne s’étaient jamais risqués à descendre ne fût-ce que dans l’arène littéraire, pour y recevoir des coups autant qu’ils en donnaient…

Plusieurs mois s’étaient écoulés depuis la vente de manuscrits, quand l’exécuteur testamentaire accepta enfin de rencontrer Michel. Rendez-vous fut pris au quartier Latin. Afin d’arriver à l’heure, le garçon avait séché un contrôle de physique, écart qui pour lui était une première. Il eut ainsi l’honneur d’interroger une demi-heure durant ce monsieur raffiné, poli, courtois même, mais dont le refus de le laisser consulter les inédits en sa possession paraissait une simple précaution mercantile.

Comme l’avait en effet pressenti Michel à l’exposition de manuscrits, et comme devait le confirmer par la suite leur publication parcimonieuse, il s’agissait pour le légataire de monnayer au compte-gouttes auprès des éditeurs — non sans exploiter, à grand renfort de souscriptions, le riche filon des tirages numérotés, — les dernières ébauches, les œuvres avortées, tous les fonds de tiroir qu’un écrivain fécond laisse et souvent oublie derrière lui en mourant.

Michel s’était d’ailleurs montré maladroit en exprimant son admiration de façon trop naïve, en allant trop vite au but, en accumulant les citations pour montrer qu’il était connaisseur, peut-être enfin par une sorte de résignation anticipée bien digne de son auteur, mais qui ne sembla guère émouvoir l’exécuteur testamentaire : bref, entretien décevant, examen raté sur toute la ligne.

Mais une fois de plus, l’œuvre subsistait pour démentir l’image vulgaire que le commerce en donnait. Et voilà qu’enfin débarrassé de tous ces oripeaux biographiques, celui qui était tout d’abord apparu à Michel comme un maître à se conduire, se métamorphosa à ses yeux en modèle littéraire. Aux ailes toutes matérielles de l’aviation, la tentation lui vint pour la première fois d’ajouter celles de l’écriture. Envie inspirée par ce style inimitable, dont la perfection était d’autant plus attirante que, pour l’essentiel, elle semblait s’appuyer sur des moyens d’une grande simplicité : sens du rythme, du mot juste, et bien sûr de l’image.

Sans être le moins du monde décidé à abandonner l’aviation, Michel avait du moins cessé d’y voir la seule activité digne de lui. Il venait d’entrer au lycée, et tout en découvrant sa seconde vocation, commençait par les cours d’histoire à se passionner pour les exploits aériens de la Deuxième Guerre — Le grand cirque de Clostermann, et bien sûr Pilote de guerre, titre épique évoquant toute la chevalerie du ciel. Or dans ce dernier livre, durant quelque deux cent pages, Saint-Exupéry en restait à la même mission de reconnaissance — tout un symbole ! — et montrait bien moins ses talents de pilote que son génie littéraire…

Animé par un désir d’expression pour ainsi dire gratuit, dont le style et la matière devaient naturellement beaucoup aux écrivains qui l’avaient marqué, Michel s’était lancé dans la poésie sous le regard indulgent de sa mère, qui n’y voyait qu’une diversion au milieu de ses études. Voix de ses maîtres qui se superposait et parfois se substituait à la sienne, faisant naître sous sa plume des images ou des expressions à l’emporte-pièce. Mais sa vocation aurait-elle pu se dessiner nettement sans ce calque préalable, et n’était-ce en choisissant ses influences, que son âme conservait sa véritable liberté ?

Par tempérament non moins que par principe, et dans l’art d’écrire comme dans celui d’aimer ou de vivre, il ne souhaitait imiter personne. Il s’agissait seulement pour lui d’atteindre ce qu’il était déjà en puissance, sans craindre de suivre un moment ses modèles pour mieux s’en démarquer par la suite. Loin que l’admiration profonde qu’il avait notamment pour son maître risquât de l’inféoder à son œuvre, Michel savait qu’il n’aurait de cesse qu’il ne l’ait dépassée, qu’il n’ait vécu assez par lui-même pour la comprendre et la goûter à travers sa propre vie, et non plus l’inverse.


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