Paul Merle des Isles
L’AMOUR AUX TROUSSES
À Paloma et Enrique
Première partie — SOLITUDES
On n’a envie de conquérir personne quand on se rend un compte net
de ce qu’on a d’abord à conquérir dans soi-même.
Valéry
I
Caesar, omnibus rebus relictis, persequendum sibi Pompeium existimavit... Pas de va et vient entre les WC et la classe pendant les heures d’étude... quascumque in partes se ex fuga recepisset...
Quoi de plus subtil que la pensée ? Quoi de plus libre ? Autant vouloir saisir la grâce d’un envol. Perdrix que le chasseur novice n’a pas le temps d’ajuster, biche que l’on traque en se fourvoyant, état d’esprit parmi tant d’autres, n’y a-t-il pas quelque mélancolie à la voir disparaître ainsi sans laisser de trace, peut-être à tout jamais ?
Quels hasards d’éclosion, quels rapports méconnus, quels singuliers raccourcis nous la rendront soudain, inspirée des circonstances les plus minces, d’un souvenir imprévu exhumant, sous l’agitation d’une conscience distraite, le précieux dépôt de nos impressions passées, parfois englouties avant même d’avoir navigué...
C’est ainsi que, laissant son regard déconcentré errer de La Guerre civile au Règlement qui traînait parmi ses notes, Bastien Dumaignaud rêvassait depuis quelques instants à la vie. Devant l’estrade où trônait son bureau, l’étude des cinquièmes s’affairait en silence. Dans le soir tombant de ce beau mois de juin, des moineaux joueurs piaillaient aux branches des platanes de la cour, s’ébrouaient dans la poussière où les gosses, à la récré, iraient lâcher leurs ballons, leurs cris et leurs courses folles.
Combien de fois déjà l’imagination n’avait-elle pas séduit le garçon de ses perfections idéales ! Pour lui, la vie rêvée n’avait plus de secrets, lui semblait plus vraie que beaucoup de ses actes. C’est au cœur, c’est à l’esprit qu’appartenaient ses premières et plus profondes aventures. Sachant quel ralentissement impose l’existence dès qu’on y pénètre, il aimait ces élans infinis d’une âme que rien n’entrave. Au lieu de la vie, cette grande ville aux voies inconnues, aux rues qu’on croit dangereuses et qui le sont parfois, mais où il faudra se risquer aussi pour la connaître toute, il avait donc exploré le champ tout virtuel de ses possibilités.
Se grandir — s’ennoblir — était sa première ambition. Alors que tant d’êtres s’accommodaient d’une médiocrité si douce à partager avec le plus grand nombre, et finissaient par ne plus s’intéresser qu’à ce qui leur était extérieur, histoire de s’oublier, Bastien avait besoin de tendre vers sa ligne de crête pour être satisfait. Son désir de perfectionnement personnel confinait au vice : il était esclave de ses exigences comme d’autres le sont de leurs faiblesses. Dès qu’il se heurtait à la moindre imperfection, autant dire dès qu’il agissait, l’envie le prenait de tout détruire pour tout recommencer. Toujours souffrant de ce qui était médiocre en lui, voyant toujours ce qu’il n’était pas, il considérait, hormis l’enfance, tout son passé comme un brouillon.
Une telle ascension n’allait pas sans jeter du lest. Non moins que de connaître la vie, il s’agissait de découvrir ce qu’elle n’était pas, d’élaguer, dans l’idée qu’on pouvait s’en faire, tout ce qui ne tendrait qu’à l’encombrer. Ainsi, à l’âge où l’on est tenté de remplir son existence pour se persuader qu’elle vous comble, Bastien prenait soin au contraire de ne se laisser envahir par rien.
Corps ou âme, quand chaque partie de son être restait à conquérir, de quoi d’autre aller se mettre en quête ? Tout ce qu’on se donnait tant de peine pour obtenir, en dehors de soi, valait-il seulement d’être possédé ? Bastien savait bien que la modestie des ressources, considérée comme une impuissance, n’inspirait que dédain ou pitié, mais sa désinvolture envers l’argent, son mépris des objets superflus, lui laissaient le cœur libre et le plaisir de sentir qu’ailleurs était son luxe. Et cette tendance ne se limitait pas aux biens matériels : méfiant à l’égard des idées reçues, fuyant les modes et leurs mots d’ordre, sa culture taillée sur mesure se limitait aux connaissances capables de lui inspirer force, sagesse ou poésie.
Il se demandait parfois, avec une sorte de mélancolie, combien d’années il mettrait pour s’abstenir de toutes les expériences inutiles, qui le laissaient moins frustré d’avoir été manquées, que d’avoir été tentées, pour ramener toute son existence à la vie, sans s’inquiéter de jouer malgré soi un rôle dans la comédie humaine. Du jour où il avait compris que la réussite sociale était aussi une défaite, il avait résolu de n’en pas faire une lutte, autant que cela dépendrait de lui. Il fallait voir sa répugnance à entreprendre ce qui ne lui tenait pas vraiment à cœur, sa flemme et son insouciance à s’y distinguer ; négligence salutaire, qui lui permettait de se consacrer à l’essentiel.
Quant aux êtres... Famille directe dans le lointain Sud-Ouest, pas de relations à Paris, amitiés de jeunesse mortes ou en passe de l’être, remplacées par des liens de camaraderie sans façons ni conséquences et des sympathies fortuites pour les isolés de son espèce. La conversation l’ennuyait très vite, des adultes qui ont métier, femme, enfants et papiers en règle, qui aiment mettre leurs routines en commun et s’intéressent à la politique avec le même conformisme qu’à la peinture abstraite ou au dernier Goncourt. En fait de curiosités, il ne supportait guère que les siennes, dont il pouvait jouir des semaines entières sans en parler avec quiconque.
Exigeant pour soi, il n’avait l’estime facile envers personne. L’habitude de traquer ses propres faiblesse lui faisait pressentir celles d’autrui sous les apparences les plus flatteuses. Combien de fois, attiré par certains êtres d’un abord intéressant et agréable, avait-il été tenté de leur proposer son amitié, puis avait-il vu surgir en eux une bassesse, un égoïsme ou une méchanceté qui avaient stoppé tout net son élan ? Aucun talent ne trouvait grâce à ses yeux, s’il lui manquait cette gentillesse que les moins doués ont souvent en partage — pas plus, hélas, que ne pouvait le retenir une gentillesse par trop dépourvue de talent.
Ses rares efforts pour passer sur soi et fréquenter les autres au hasard des rencontres se soldaient par le constat désabusé de Sénèque : plus je vais chez les hommes, plus j’en reviens inhumain. Sociable pour de bon, il se sentait trop seul à l’être, devant tous ceux que préoccupaient d’abord leurs intérêts les plus quelconques, et qui vous rendaient misanthrope malgré vous. Et de même qu’il ne faisait rien, quitte à en crever de solitude, pour empêcher qu’on se détachât de lui, il laissait tomber sans rancune ni remords tous ces êtres qu’il jugeait indignes de son amitié.
Ayant ainsi appris à se passer des autres, il avait d’autant plus de plaisir et de gratitude à les rencontrer lors des rares occasions où il se sentait prêt à n’attendre rien d’eux, sautes d’indulgence qui le rendaient capable de laisser sa porte grande ouverte à l’imprévu pour se jeter au cou du dernier venu et lui offrir la place du convive inconnu qu’on réserve à sa table. Mais son véritable milieu social, au fond, il le trouvait chez les hommes qu’il admirait à travers l’histoire, disséminés dans l’espace ou le temps, mais auxquels le rattachait une proximité de tous les instants.
Autant que par manque d’énergie, on peut néanmoins échouer faute de souplesse, et l’existence, pour se révéler pleinement à nous, demande qu’on en passe aussi par ces erreurs dites de jeunesse et qui sont de toute une vie, par ce brouillon auquel Bastien avait si honte de voir réduite la sienne. Jaloux de préserver son art de vivre, il commençait tout juste à entrevoir que cet art, on le trouve chemin faisant, parce que l’idée qu’on se fait de la vie, si grande et belle soit-elle, reste toujours bornée. Il s’agissait avant tout de gagner le large, quitte à s’y perdre un peu, il fallait accepter quelquefois d’agir sans comprendre, laisser l’expérience vous attendre au tournant, vous terrasser par surprise et vous apposer son sceau comme on marque un jeune animal.
Alors tout s’éclairerait, se simplifierait. Au lieu d’être cohérent par défaut, Bastien le deviendrait par excès. Ce qu’il méprisait aujourd’hui, ou qui lui semblait un obstacle, qui sait si cela ne le conduirait pas demain au cœur de lui-même ? Sa défiance excessive se résoudrait en acceptation quand il aurait compris que le vrai savoir-vivre consistait à prendre n’importe-quel événement par son bon côté, si mince fût-il, pour le tourner à son avantage. L’excellence à laquelle il tendait naîtrait de contacts imprévus, elle qui jusqu’à présent était sortie de sa seule imagination — l’ordre épouserait la fantaisie, qui lui ferait de beaux enfants...
À défaut de ce beau programme, encore irréalisable pour lui, Bastien nourrissait un certain fatalisme qui en tenait lieu : « Pourquoi se tourmenter, pensait-il quelquefois, s’il n’est permis à l’homme que de se connaître, non de se créer, si la nature a des forces qui nous circonscrivent ? Tôt ou tard, elle reprend le dessus, et au fond de l’être le plus civilisé, c’est encore elle qui agit. On peut même dire que l’action est toujours le signe d’un instinct latent. Finalement, la conduite de la vie est peut-être un faux problème : la vie emprunte les chemins qu’elle veut, et la seule solution est d’accompagner au mieux ses détours. »
Mais il aurait pensé déchoir en poussant le fatalisme jusqu’à la résignation, tel un paresseux ou un lâche. Admirant l’audace, respectant la peur du danger mais non la peur en soi, il se demandait chaque jour s’il saurait aller au devant de la vie, la provoquer, surmonter notamment la crainte ou le dégoût inspirés par les autres — bref, s’il aurait le courage des besoins qu’il prétendait avoir. Il n’avait qu’une fois pour connaître les choses comme jamais plus elles ne se présenteraient à lui, allait-il donc laisser passer chaque occasion de les vivre en se contentant d’un :« Il s’en est fallu de peu, ce sera pour la prochaine fois » ?
Non, il avait trop souffert d’impuissance à vivre, trop senti l’écœurante fadeur d’une disponibilité sans objet, pour se contenter de rester passif. Parti à la découverte de l’action à travers les livres — tel un coureur qui s’arrêterait pour observer sa propre course, — il avait tellement perdu l’habitude de vivre qu’au moindre obstacle il se repliait sur les positions secrètes de l’esprit, où il pouvait s’ébattre à l’aise. Mais un regret latent l’obsédait, au souvenir de toutes les portes qu’il avait entrebâillées sur la vie, et derrière lesquelles, craintivement refermées, il était resté à l’écoute, seuils non franchis de lui-même.
Combien de fois, depuis le début de l’adolescence, avait-il approché la vie sans l’aborder, attendant qu’elle lui fît la première des avances, mimant à satiété la scène de leur rencontre toujours différée ? Il les détestait, sa timidité devant les êtres, sa façon de se recueillir pour sauter le pas sans y parvenir jamais, et de ruminer le scénario imaginaire des occasions manquées faute d’audace. Seuls les autres pouvaient croire qu’il avait du champ devant lui, alors qu’il était toujours au bord de lui-même. Ainsi, voulant partir à l’aventure dans un train déjà en marche, et retenu par la peur de se casser le cou, restait-il sur le quai de l’existence avec ses rêves de grands départ.
II
Quibus cognitis rebus, Pompeius, deposito adeundae Syriae consilio... Non, rien à faire, l’infaillible prose de La guerre d’Alexandrie ne passait pas, ce soir-là. Bastien aurait préféré la poésie baroque d’un Lucain, tirant, lui, la vraie leçon du destin de Pompée, assassiné en Égypte pour complaire à César : Elle a quelque chose de plus auguste que les autels du vainqueur, la pierre battue par les vagues au bord de la mer de Libye...
L’étude touchait d’ailleurs à sa fin. Bastien repoussa son livre et ses papiers pour regarder les enfants. Difficile rôle que le sien ! Surveiller une classe de trente internes demandait de véritables qualités d’éducateur. Livré à sa seule intuition — pour ne rien dire d’un règlement souvent désuet, — on l’avait bombardé, lui encore aux prises avec sa propre adolescence, « maître » d’internat. Ni professeur, ni parent, ni copain, il avait dû improviser, composer ce personnage étrange qui sût, aux termes des instructions, doser vigilance et discrétion, bienveillance et fermeté, rien que cela…
Son service commençait vers dix-huit heures. Étude, dîner — que les surveillants prenaient à part, — récréation puis montée aux dortoirs. Ceux-ci formaient une enfilade de vastes pièces rectangulaires, sur chaque côté desquelles s’alignaient une cinquantaine de lits uniformes. Une mince cloison, moins haute que le plafond et percée d’une lucarne pour surveiller le dortoir, séparait l’alcôve des surveillants, réduit meublé d’un lit pareil aux autres, d’un placard et d’un bureau d’écolier. Au fond du dortoir, les cabinets, et tout le long, un large couloir où s’étendait, d’un seul tenant, le lavabo en forme d’immense abreuvoir. On s’y débarbouillait par trente au coude à coude. Une fois propres — du moins censés tels, — les enfants lisaient au lit, jouaient par petits groupes ou s’allongeaient, les mains sous la nuque. Vers neuf heures, extinction des lumières. L’alcôve restait allumée, unique point de mire parmi les ombres indistinctes. Lorsque Bastien se couchait à son tour, on n’entendait plus qu’une rumeur confuse de ménagerie, frémissements, soupirs, cauchemars inarticulés. Au matin, tout se passait plus calmement, dans un demi-sommeil. Une courte étude précédait le petit déjeuner, et Bastien retrouvait sa liberté jusqu’au soir.
La première année, débordé par une quatrième indisciplinée, il avait essuyé cet implacable jugement d’un des meneurs :
« Monsieur Naudet (leur précédant surveillant et ami de Bastien), il avait la loi, lui. »
Et le cruel fait est que Bastien n’avait pas su d’abord se faire respecter. Les plus culottés provoquaient d’instinct cet intellectuel dont le style dénotait l’inexpérience. Ils testaient son courage sous l’œil indécis des plus timides, qui attendaient de connaître leur maître. Leur impertinence gratuite, leur aplomb forcé le troublaient à un degré que par chance ils ne devinaient pas complètement. Mais, encore plus effrayé par la peur de se montrer lâche et de se mépriser que par celle de les affronter, il avait tenu bon en se retenant de céder aux caprices d’une imagination affolée.
N’empêche qu’il avait connu de ces études angoissantes où la classe entière se liguait sournoisement contre lui, essayant de le faire craquer par un chahut larvé qui n’offrait aucune prise à ses représailles. Dans la cour, c’étaient de fausses bagarres pour le contraindre à s’interposer, les rangs qui serpentaient, se disloquaient, parcourus d’une rumeur insaisissable. Le dortoir, surtout, se prêtait au désordre. Après l’extinction des feux, quand la lueur de l’alcôve permettait de voir sans être vu, des chuchotements invisibles surgissaient dans l’ombre protectrice comme autant de menaces diffuses. Des bruits taquins mordillaient les nerfs du surveillant, et quelquefois, une savate dérobée à son propriétaire volait par dessus sa cloison.
Il en allait tout autrement depuis qu’on lui avait confié des cinquièmes. Ayant quitté l’enfance sans se retourner, pour cingler âprement à la conquête de lui-même, voilà que surgissait une île heureuse dont la fraîcheur lui rappelait une soif oubliée. Son autorité bienveillante, le refuge que représentait pour certains le pensionnat contre une famille aussi ingrate qu’eux, inspiraient à ces garçons des poussées de grâce qui transformaient un regard, une parole ou un geste en élan inspiré. Entre eux et leur surveillant s’était ainsi nouée une complicité sans complaisance ni servilité, tellement plus douce pour lui que son isolement, et plus gratuite que le commerce des adultes.
La cloche du dîner sonna. Bastien rassembla ses affaires, bourra son vieux cartable en cuir, qu’il posa devant les élèves en train de s’aligner. À cette heure, on ne badinait pas avec la discipline, de crainte d’arriver les derniers au réfectoire. Il donna le signal du départ et, sans rien dire, un petit se précipita sur son cartable avant qu’un autre ait pu s’en saisir. Depuis quelque temps les enfants se disputaient l’honneur de lui rendre ce service, comme ils se seraient bousculés pour être mis à l’épreuve. Il les laissa presser le pas, dépasser les autres classes encore en désordre et les quitta sur un « Bon appétit ! » réciproque, pour rejoindre son réfectoire.
Sur des tables de cantine en formica, on prenait entre surveillants un souper assez médiocre, mais que rehaussait le plaisir d’être ensemble. En s’asseyant là chaque soir, Bastien goûtait un contact humain conforme à ses besoins. L’amitié pouvait être pesante, elle ne dispensait pas toujours ce réconfort qu’une familiarité passagère vous procure à travers un échange heureux de rester sans lendemain. Entre un ami idéal et les êtres pour qui vous ne représentez rien, existait cette modeste chaleur humaine où il faisait déjà bon se retrouver, où l’on côtoyait les autres sans leur demander davantage que l’insouciance du moment. Celui qui vous épargnait aujourd’hui un excès de solitude, demain peut-être ne le voudrait ou ne le pourrait plus : qu’importe, si d’autres lui succédaient avec un égal bonheur.
Voilà Bastien attablé, fraternel et enjoué sous son air un peu sérieux et distant. Les maîtres d’internat formaient un corps disparate : anciens internes en mal de foyer, étudiants impécunieux, sursitaires de la vie active... Ses rapports avec ceux que le hasard lui donnait tour-à-tour pour convives, mis à part les inconditionnels des places réservées, constituant à l’écart leur clan dédaigneux, se limitaient donc à la camaraderie. Une seule exception, Philippe Naudet, dont l’avaient séduit le caractère à la fois volontaire et désinvolte, la façon excitante et avertie dont il parlait de la vie. On les voyait souvent, aux récréations, déambuler ensemble, faire une partie de ballon avec les élèves — Bastien insistant alors pour être dans le camp de son ami, comme font les enfants.
Mais ce soir-là après le dîner, Philippe le laissa seul dans la cour pour aller téléphoner à sa dernière conquête. Le règlement interdisait formellement de quitter l’école pendant le service, et Bastien était chargé de faire diversion si le responsable d’internat ou le directeur arrivaient. La porte du réfectoire dégorgea bientôt les enfants repus, excités aux jeux par la nuit tombante. Certains se mirent à rôder près des cabinets et des recoins les plus obscurs pour fumer, se concerter ou régler leurs comptes.
Soudain, une bagarre éclata. En un clin d’œil, une nuée de petits vola vers elle, l’encercla, l’envenima par sa seule présence. Après plusieurs coups de sifflet inutiles, il fallut intervenir. Bastien essaya de s’interposer entre les combattants qui, reculant devant les coups, s’étaient empoignés à bras le corps. Impuissant à les séparer — car en faux ennemis qu’ils étaient, ils s’accordaient maintenant à lui compliquer la tâche, — il les menaça de colle, suprême châtiment des internes. Le plus audacieux, grand gaillard de seconde qui avait l’âge d’être en terminale, et dont la voix couvrait la sienne, se piqua de lui tenir tête, et, s’armant de colère, répliqua sur un ton hargneux :
« Si vous me collez, mon frère vous cassera la figure dehors ! »
Avec ça, le moyen de reculer ? Plus sûr de soi, Bastien aurait giflé l’élève, comme un jour il l’avait fait avec un grand qui terrorisait des sixièmes — et l’adolescent avait frémi sans oser riposter, alors que physiquement il le pouvait. Mais cela s’était passé au dortoir, devant une classe qui lui était favorable. Tandis que là... Autour de lui, on aurait dit une meute, sinon une émeute. Enhardis par le nombre et par la nuit, les garçons l’encerclaient si étroitement que la scène échappait aux autres surveillants, à moins qu’ils fissent semblant de ne pas la voir. Bastien tentait de les disperser de la voix et du geste, mais leur masse se refermait avec une sourde inertie.
La fin de la récréation le tira d’affaire. Le cœur battant la chamade, il décocha une dernière menace en tournant bride et rejoignit ses chers cinquièmes avec un arrière-goût de défaite. En montant au dortoir, il sentit tout d’un coup ses forces se dérober. La tension qui se dénouait en lui le laissa un moment sans défense, un rien l’eût abattu. Il reprit son poste en s’appliquant à masquer son désarroi. Il éprouvait soudain, et tout ensemble, un besoin d’indulgence, de rigueur et de bonté. Aux lavabos, il s’attendrit en voyant les petits faire leur toilette — tout redevenait tellement simple ! Les plus propres y allaient de bon cœur, des pieds à la tête. Les autres… bah ! cela viendrait.
C’était la dernière soirée de la semaine. Des enfants réunis en chuchotant autour des jeux de société émanait un bien-être qui confinait au recueillement. Dans cette paix qu’il leur avait ménagée, Bastien n’existait presque plus. Sa tête seule, encore penchée sur un livre, s’encadrait là-bas dans la fenêtre de l’alcôve. Par instants, il levait les yeux, adressait un sourire à ceux qui le regardaient et se réchauffait lui-même au secret rayonnement de cet univers. Comme il avait soif — la cantine de l’école, à défaut de goût, ne manquait pas de sel, — il fit signe d’approcher à un petit qui s’ennuyait :
« Mission de confiance », lui dit-il en tendant un gobelet.
Pas plus qu’en laissant porter son cartable, il ne voulait ainsi jouer les petits chefs, ni même se faire servir : c’était bien plutôt une façon de s’attacher par des liens individuels une classe qu’il aimait. Sans s’y tromper, le gosse s’exécuta de bon gré, et loin de marquer devant ses copains, comme pour une corvée, qu’il obéissait malgré lui, il revint à pas lents du lavabo pour ne pas renverser une goutte. Tout s’était passé en silence, à demi-mots et à demi-sourires.
« Vous rangez vos affaires ! » lança Bastien en se dirigeant vers l’interrupteur. Quand tous furent couchés, y compris les inquiets ou les maniaques qui n’en finissaient pas de reborder leurs draps, il leur souhaita bonne nuit, éteignit et regagna son bureau à pas feutrés. Vigilant en ces minutes cruciales où le moindre pet dégénérait en fou rire général, il alla reprendre des élèves qui chuchotaient, mais trouva leurs deux visages si rapprochés l’un de l’autre qu’il posa seulement un doigt sur les lèvres pour qu’ils fissent moins fort. Un autre lisait dans la pénombre : il feignit de le mettre au piquet, pour le laisser finir son chapitre à la lumière de l’alcôve.
Des surveillants chahutèrent à l’étage supérieur, indifférents au sommeil des enfants, tout comme ils fumaient dans leur dortoir ou, si vous arrachiez à l’un de leurs élèves un illustré immonde, le reprenaient avec indignation pour le rendre au gosse. Dans le calme enfin revenu, un petit, torturé par un panaris, se mit à geindre, aux grands soupirs de ceux qui cherchaient encore leur sommeil. Bastien souleva par le poignet la longue tige de son avant-bras et lui caressa doucement les doigts. Il se souvint d’un autre qui, endormi sur le ventre, martelait son oreiller à coups de tête, rongé par Dieu sait quel mal.
Dans le grand dortoir qui emportait sa cargaison pour la nuit, il était maintenant le seul à ne pas dormir. Veillée sereine, que sa lecture animait comme un feu régulier. Au fil des semaines, la tranche du livre commencé — parfois deux en alternance, et nettement contrastés, — perdait un peu de sa blancheur, revêtait une patine aussi vivante que la lecture qui l’y déposait. De quelle force le soulevaient les mots, lui qui peinait tant à se reconnaître dans ses actes ! Que de fois avait-il joué son avenir sous l’empire de ses lectures, combien d’autres était-il reparti de l’avant sous leur effet enivrant !
Quand, paupières lourdes de sommeil, il ne put terminer de lire une phrase sans en oublier le début, il referma son livre et se coucha. Contre la cloison séparant son alcôve du dortoir où travaillait Philippe, il tambourina un signal que son ami renvoya quelques instants plus tard. Alors il s’allongea, la joue à même le drap, laissant souvenirs et projets l’emporter au large d’une dérive où sa conscience n’avait plus pied.
III
Petit matin. Dans le ciel indistinct, quelques nuages très lentement se détachaient sur la lumière de l’aube. L’air encore frais se peupla de chants d’oiseaux, jacassements d’une pie, sifflement d’un merle. Le roulement sourd des premières voitures montait des boulevards. Des bennes à ordure vides fonçaient au travail avec un fracas métallique de convoi blindé ; stoppés par les feux, des camions redémarraient en force, semblaient reprendre souffle en changeant de vitesse. Un pas solitaire, rythmé de sifflotements, résonna sur le trottoir, une portière claqua, le toussement d’un démarreur s’apaisa en ronronnement mécanique.
Bastien venait de s’éveiller. À l’heure où d’autres se jettent sur les informations, il respirait le fugitif parfum des impressions matinales, avant que sa conscience ne les ait brouillées. Mais quand le monde l’eut de nouveau envahi, il sauta du lit avec volupté, l’âme et le corps gorgés d’envie de vivre. La journée, on l’a souvent dit, est une existence en raccourci, et le moment que Bastien préférait était assurément cette aube pleine de toutes ses énergies que rien n’avait encore entamées. Alors il retrouvait, intact, son désir de faire mieux, d’employer toujours plus parfaitement ses facultés. Quel coup de génie de la vie, de remettre ça gratis chaque matin ! Il enfila une chemise blanche, un gilet bleu ciel, et lorsqu’il réveilla un par un les enfants en leur touchant l’épaule, le plus petit s’exclama en l’apercevant :
« Comme vous êtes beau, Monsieur ! »
Dans la journée, les maîtres d’internat disposaient de petites chambres bon marché, occupant une aile de l’école. Même univers monacal que les dortoirs : murs crème, sol carrelé, lit métallique, carpette élimée, bureau et bibliothèque grossièrement menuisés. Un recoin lavabo ; toilettes et douches sur le palier. Bastien aurait pu améliorer un peu cela : Philippe, homme d’intérieur par habitude des femmes, avait su transformer sa propre cellule en boudoir coquet, mais Bastien, indifférent à toute espèce de luxe, avait adopté telle quelle cette sobre installation.
Cependant la pièce était lumineuse. Par la fenêtre sans vis-à-vis, d’où la vue plongeait, au delà d’une cour, sur le parc d’un couvent, on apercevait tout l’orient. Certains soirs par temps dégagé, les vitrages des immeubles lointains, reflétant le couchant invisible, redonnaient au jour finissant un dernier éclat d’aurore. Et quand la fanfare de l’école, préludant par une joyeuse cacophonie, se mettait à répéter sous la fenêtre de Bastien, sa chambre étroite rayonnait pour lui d’un charme bon enfant.
Il y passait les trois-quarts de la journée. À peine son petit déjeuner avalé (sur l’appui de la fenêtre, qui tenait lieu de garde-manger, s’empilaient ses victuailles, providence des souris et des moineaux), le bonheur de travailler s’emparait de lui pour la matinée. Comme on l’a vu, tout chez lui partait de l’esprit ou de l’art, pour mieux retourner à la nature et à la vie. Aussi, la solitude et la liberté dressant à l’entour leur rempart, s’installait-il sans le moindre effort à son bureau, une éternelle tasse de thé à côté de ses bouquins. Philippe, le taquinant sur ce point, lui avait rapporté la légende du Japonais qui, humilié de s’être endormi pendant sa méditation, s’était tranché les paupières, dont la germination avait produit la plante capable de maintenir son esprit toujours en éveil. Sans pousser aussi loin l’ascétisme, mais emporté par l’étude, Bastien déjeunait souvent à l’heure espagnole, l’œil parfois rivé à un livre.
Par modestie et par scrupules, il avait résisté deux années entières à l’envie croissante d’envoyer au diable la faculté de lettres modernes où il était entré faute de connaître les langues mortes. Dans ses locaux dépourvus de charme, le manque de tenue semblait lui aussi de mise, presque de rigueur. Des étudiants se permettaient de fumer en cours, au point que l’odeur du tabac imprégnait vos vêtements et vos papiers. L’interdiction d’interdire, encore en vigueur, rendait toute plainte inutile, vous exposait à des regards chargés de haine, jusqu’à ce que l’ennui de jouer le mauvais rôle vous fît taire. Les professeurs n’osaient pas intervenir, ou le faisaient de travers, tel celui qui un jour s’indignait qu’on pût manger à la bibliothèque, tout en secouant au-dessus du sol la cendre de sa propre cigarette.
Ce qui distinguait Bastien de ses condisciples n’était pas d’ordre intellectuel. Il y avait en lui une ferveur, un foyer de pathétique d’une autre nature que leurs enthousiasmes livresques. On leur avait tant répété qu’ils avaient raison de se révolter, que c’était devenu une évidence morale, une sorte d’avantage acquis dont chacun abusait au gré de ses envies ou de ses faiblesses. Mais qu’importaient à Bastien les revendications étudiantes qui circulaient comme un courant délétère à travers les couloirs enfumés de la fac ? Chez ces jeunes autant que chez leurs vieux, la bonne conscience politique servait d’abord d’alibi au manque de respect de soi et des autres.
Adeptes d’une nouvelle critique déjà datée, mais qui tenait à ses privilèges, beaucoup d’enseignants s’évertuaient de leur côté à discréditer toute analyse du discours trop « pédagogique », appuyée sur des concepts démodés. Tel écrivain contemporain au style classique était jugé « peu bandant », tel autre rangé parmi les « salauds » pour ne s’être pas engagé. Bastien était-il donc le seul que révoltaient ces anathèmes, le seul à chercher dans ses professeurs des maîtres, capables de vous élever par une exégèse inspirée, au lieu de soumettre les grands auteurs aux lubies de la psychanalyse ou d’une idéologie politique ?
Un peu plus de recul et de patience l’auraient sans doute rendu moins sévère. Mais il s’était braqué contre son père, Philippe et quelques autres qui, avec ce zèle indiscret dont s’arment parfois nos proches pour défendre nos intérêts malgré nous, avaient voulu le dissuader par principe d’abandonner l’Université. On voyait dans sa décision, au mieux, un suicide professionnel ou intellectuel, au pire, un manque d’ouverture, voire une pose. Sa dissidence heureuse agaça bien plus que s’il était parti révolté — tant il est vrai qu’aucun ordre établi n’aime à être tout à fait dédaigné.
Un roman de Blaise Cendrars, emprunté par curiosité à la bibliothèque, l’avait enfin enhardi à sauter le pas — et qui aurait su mieux qu’un poète respirant le large libérer sa conscience de la cage où elle étouffait ? C’est alors qu’ayant d’abord séché les cours qui l’ennuyaient, puis ayant abandonné carrément ses études en plein milieu d’année, tout son travail intellectuel redevint source de plaisir et d’épanouissement. Il eut le sentiment de répondre à une lointaine attente, comme si au fond de lui une sourde hérédité avait guetté l’instant de cette délivrance. Tout restait à faire dans son être inculte, mais l’essentiel lui parut déjà retrouvé.
Livré à ses seules exigences, il s’était donné pour cursus de combler ses lacunes en tous genres, d’acquérir une culture qu’il voulait riche en harmonies, à l’écoute de ces « géants qui s’interpellent à travers les intervalles désertiques de l’histoire ». Sans se limiter aux belles-lettres ni se vouloir encyclopédique, sa soif de connaissances embrassait un champ éclectique, où il laissait l’intuition le guider. Au seuil de la saturation, il passait du latin à l’histoire, et de là au français ; entre deux matières, se rasait, lavait son linge ou descendait faire les courses. Éludant ainsi toutes tensions, récupérant la moindre chute de temps, il n’avait ni l’impression d’en perdre, ni celle de se surmener.
Quelquefois, cependant, il feuilletait les dernières pages de ses manuels en songeant avec nostalgie au moment où il en aurait fini avec eux. La culture coupée de la vie n’était qu’une ambition incomplète, qu’il repoussait à l’égal d’une vie sans culture, quitte à endurer les lenteurs de ce dédoublement et à échouer sur les deux tableaux. Mais enfin, jusqu’alors c’était plutôt sa vie, la grande sacrifiée de l’histoire. La volonté d’exercer ses facultés cérébrales ne laissait en lui guère de place à l’imprévu, à l’insouciance, à cet abandon que réclame pour sa part l’existence. Même ses loisirs déjà rares n’échappaient pas toujours au besoin d’apprendre. Et s’il lui arrivait de se relâcher, c’était pour tomber dans l’excès inverse, en piétinant le fruit de ses efforts dans un accès d’ivresse ou de dépit.
Ce vendredi-là sur les six heures, après une semaine de travail remplie à ras bords, débarrassé de l’internat jusqu’au lundi soir, il aurait dû condescendre à gaspiller un peu de temps. Philippe cherchait justement quelqu’un pour aller prendre un verre. Mais un scrupule l’arrêta : ils avaient entraînement au stade le lendemain matin. Craignant de n’être pas en forme s’il buvait, il préféra passer la soirée à lire dans sa chambre, et se coucha de bonne heure. Au large de la nuit, un cauchemar l’oppressa : un avion, rasant la surface de l’eau, amorçait un looping, décrochait sans parvenir à le boucler, et s’enfonçait dans la mer en explosant ; énorme remous enflammé, puis le flot reprenait sa place comme si rien ne s’était passé.
Le vague malaise qui flottait à son réveil fut vite recouvert par la certitude d’une matinée heureuse. Depuis qu’il avait découvert le stade, au club de son université, le goût de l’athlétisme ne l’avait plus lâché. Il avait beau être handicapé d’avoir commencé le sport à un âge déjà avancé, et s’être souvent juré d’en finir avec une souffrance incapable de lui faire remporter les compétitions, il revenait chaque fois aux entraînements avec le même enthousiasme. Il sentait bien qu’en dépit de ses médiocres performances, et en marge de son impuissance à vivre, soumettre son corps à cette discipline-là, c’était offrir à son âme plus d’espace vital — cette âme qui, tel un feuillage attiré vers la lumière, ne monte et se déploie chez certains êtres qu’à proportion de leurs racines charnelles.
Il enfila sa tenue de sport et dévala les escaliers. Ses jambes répondaient avec une précision délicieuse, ses chaussures élastiques, épousant parfaitement les mouvements du pied, lui renvoyaient à chaque marche un écho amorti de son envolée. Tout à l’heure, l’effort de la course le disloquerait, mais en cet instant gorgé d’énergie, il jouissait pleinement de l’aisance acquise.. Enfourchant sa bicyclette, il fonça gaiement vers le stade par les rues endormies. Il lui fallait presque une demi-heure pour y parvenir.
Pourquoi, exilé de son université, en fréquentait-il encore l’association sportive, au lieu de choisir un club plus proche ? Parce que Philippe en faisait partie, et pour la bonne ambiance qui y régnait. Il avait essayé quelques temps de s’en passer, de continuer à s’entraîner seul, comme il faisait pour ses études, mais les considérations humaines l’avaient cette fois emporté. En arrivant, il embrassa du regard la vieille piste bordeaux, décolorée par le soleil, le terrain de foot, tout pelé lui aussi aux endroits stratégiques, autour duquel s’échauffaient déjà les autres athlètes.
Tandis que le soleil montait derrière les tribunes, il regarda mourir sur la ligne d’arrivée une vague de sprinters, Philippe en tête. Un sauteur s’enleva au-dessus de la fosse à sable, déploya les ailes de son corps en suspension, avant de se ramasser à l’extrême limite de sa trajectoire. Beauté des athlètes, que Bastien opposait toujours à celle des culturistes boursouflés par les appareils de musculation, horrible caricature de la statuaire antique. À ceux-ci aussi, la vie avait fait défaut, leur ôtant les formes harmonieuses nées du sport ou de la guerre. Même les Romains, ces durs, avaient choisi l’image d’une petite souris — musculus — pour évoquer le mouvement des muscles sous la peau.
Mais c’était son tour de partir avec le groupe du demi-fond — différence significative, que Philippe fût vite, et lui résistant, car autant son ami fonçait dans la vie, autant il y était lent. Le peloton compact lancé au coup de sifflet s’effilocha pour prendre le premier virage à la corde, et se stabilisa. Bastien, légèrement distancé, remonta patiemment la colonne, la grignota homme à homme, foulée à foulée, puis l’ordre se stabilisa de nouveau. Instant crucial, creux de l’élan qui les avait propulsés tous ensemble dans la course. Plus question de dépasser, il s’agissait de tenir contre le véritable adversaire : la douleur.
Au bord de la piste, Philippe l’encouragea ; les traits trop crispés pour sourire, Bastien ne put que remuer légèrement la main. Et de nouveau, cette tentation de lâcher prise, d’abandonner… Où puisa-t-il donc la force d’accélérer au dernier tour, pour passer en troisième position ? À vingt mètres seulement de l’arrivée déjà franchie par le gagnant, se voyant hors d’atteinte des derniers, il réduisit l’effort qui lui broyait la poitrine, et termina sur sa lancée. Titubation, effondrement sur la pelouse, souffrance enfin toute recrachée. Le visage enfoui dans la bonne odeur d’herbe et de terre, il essuya à même le gazon rêche la brusque ondée de sueur et de sang qui lui enflammait les tempes, sentit ses poumons s’imbiber d’air pur, et se desserrer l’étreinte qui lui comprimait le cœur.
Philippe, le relevant, le força à trottiner pour récupérer, puis ils gagnèrent les douches. Là, oscillant les yeux fermés sous le jet suave et dru, dont il rinçait ses lèvres entartrées d’écume et emplissait sa bouche assoiffée, Bastien savoura longuement le ruissellement qui lui massait le corps, détendait un à un ses muscles et ses nerfs. On parle avec raison d’euphorie de la victoire, mais ce n’est pas tant les autres que soi-même, qu’il suffit d’avoir vaincu pour l’éprouver. Dans le vide laissé par sa douleur en allée, monta un bien-être aussi profond qu’elle, un sentiment d’équilibre presque parfait — à peine troublé par le regret de ne pouvoir dès cet instant partager avec un autre corps la plénitude narcissique de sa chair adoucie et tonifiée …
Comme tous les samedis, Philippe prit un pot avec lui à la cafétéria du stade. La conversation roula sur les vacances qui approchaient :
« Viens en Espagne, proposa Philippe, mes parents ont une grande maison près de Valence, et ils aiment qu’elle ne soit pas vide… »
Pourquoi fallait-il que par cette matinée ensoleillée, le jour-même où commençait l’été, et quand les jeux du stade préfiguraient ceux de l’arène, dont Bastien était un fervent amateur, Philippe vînt exciter sa nostalgie immanquable de l’Espagne, en lui faisant miroiter un séjour confortable qu’il n’avait pas les moyens de s’offrir lui-même ? Avec cet opportunisme que savent à l’occasion inspirer leurs passions aux êtres les plus désintéressés, il se garda bien de repousser l’offre de son ami, fit montre d’une curiosité presque naïve à l’endroit d’un pays qu’il connaissait pourtant mieux que Philippe, et le quitta après avoir accepté son invitation.
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