Paul Merle des Isles
L’AMOUR AUX TROUSSES
À Paloma et Enrique
Première partie — SOLITUDES
On n’a envie de conquérir personne quand on se rend un compte net
de ce qu’on a d’abord à conquérir dans soi-même.
Valéry
I
Caesar, omnibus rebus relictis, persequendum sibi Pompeium existimavit... Pas de va et vient entre les WC et la classe pendant les heures d’étude... quascumque in partes se ex fuga recepisset...
Quoi de plus subtil que la pensée ? Quoi de plus libre ? Autant vouloir saisir la grâce d’un envol. Perdrix que le chasseur novice n’a pas le temps d’ajuster, biche que l’on traque en se fourvoyant, état d’esprit parmi tant d’autres, n’y a-t-il pas quelque mélancolie à la voir disparaître ainsi sans laisser de trace, peut-être à tout jamais ?
Quels hasards d’éclosion, quels rapports méconnus, quels singuliers raccourcis nous la rendront soudain, inspirée des circonstances les plus minces, d’un souvenir imprévu exhumant, sous l’agitation d’une conscience distraite, le précieux dépôt de nos impressions passées, parfois englouties avant même d’avoir navigué...
C’est ainsi que, laissant son regard déconcentré errer de La Guerre civile au Règlement qui traînait parmi ses notes, Bastien Dumaignaud rêvassait depuis quelques instants à la vie. Devant l’estrade où trônait son bureau, l’étude des cinquièmes s’affairait en silence. Dans le soir tombant de ce beau mois de juin, des moineaux joueurs piaillaient aux branches des platanes de la cour, s’ébrouaient dans la poussière où les gosses, à la récré, iraient lâcher leurs ballons, leurs cris et leurs courses folles.
Combien de fois déjà l’imagination n’avait-elle pas séduit le garçon de ses perfections idéales ! Pour lui, la vie rêvée n’avait plus de secrets, lui semblait plus vraie que beaucoup de ses actes. C’est au cœur, c’est à l’esprit qu’appartenaient ses premières et plus profondes aventures. Sachant quel ralentissement impose l’existence dès qu’on y pénètre, il aimait ces élans infinis d’une âme que rien n’entrave. Au lieu de la vie, cette grande ville aux voies inconnues, aux rues qu’on croit dangereuses et qui le sont parfois, mais où il faudra se risquer aussi pour la connaître toute, il avait donc exploré le champ tout virtuel de ses possibilités.
Se grandir — s’ennoblir — était sa première ambition. Alors que tant d’êtres s’accommodaient d’une médiocrité si douce à partager avec le plus grand nombre, et finissaient par ne plus s’intéresser qu’à ce qui leur était extérieur, histoire de s’oublier, Bastien avait besoin de tendre vers sa ligne de crête pour être satisfait. Son désir de perfectionnement personnel confinait au vice : il était esclave de ses exigences comme d’autres le sont de leurs faiblesses. Dès qu’il se heurtait à la moindre imperfection, autant dire dès qu’il agissait, l’envie le prenait de tout détruire pour tout recommencer. Toujours souffrant de ce qui était médiocre en lui, voyant toujours ce qu’il n’était pas, il considérait, hormis l’enfance, tout son passé comme un brouillon.
Une telle ascension n’allait pas sans jeter du lest. Non moins que de connaître la vie, il s’agissait de découvrir ce qu’elle n’était pas, d’élaguer, dans l’idée qu’on pouvait s’en faire, tout ce qui ne tendrait qu’à l’encombrer. Ainsi, à l’âge où l’on est tenté de remplir son existence pour se persuader qu’elle vous comble, Bastien prenait soin au contraire de ne se laisser envahir par rien.
Corps ou âme, quand chaque partie de son être restait à conquérir, de quoi d’autre aller se mettre en quête ? Tout ce qu’on se donnait tant de peine pour obtenir, en dehors de soi, valait-il seulement d’être possédé ? Bastien savait bien que la modestie des ressources, considérée comme une impuissance, n’inspirait que dédain ou pitié, mais sa désinvolture envers l’argent, son mépris des objets superflus, lui laissaient le cœur libre et le plaisir de sentir qu’ailleurs était son luxe. Et cette tendance ne se limitait pas aux biens matériels : méfiant à l’égard des idées reçues, fuyant les modes et leurs mots d’ordre, sa culture taillée sur mesure se limitait aux connaissances capables de lui inspirer force, sagesse ou poésie.
Il se demandait parfois, avec une sorte de mélancolie, combien d’années il mettrait pour s’abstenir de toutes les expériences inutiles, qui le laissaient moins frustré d’avoir été manquées, que d’avoir été tentées, pour ramener toute son existence à la vie, sans s’inquiéter de jouer malgré soi un rôle dans la comédie humaine. Du jour où il avait compris que la réussite sociale était aussi une défaite, il avait résolu de n’en pas faire du moins une lutte, autant que cela dépendrait de lui. Il fallait voir sa répugnance à entreprendre ce qui ne lui tenait pas vraiment à cœur, sa flemme et son insouciance à s’y distinguer ; négligence salutaire, qui lui permettait de se consacrer à l’essentiel.
Quant aux êtres... Famille directe dans le lointain Sud-Ouest, pas de relations à Paris, amitiés de jeunesse mortes ou en passe de l’être, remplacées par des liens de camaraderie sans façons ni conséquences et des sympathies fortuites pour les isolés de son espèce. La conversation l’ennuyait très vite, des adultes qui ont métier, femme, enfants et papiers en règle, qui aiment mettre leurs routines en commun et s’intéressent à la politique avec le même conformisme qu’à la peinture abstraite ou au dernier Goncourt. En fait de curiosités, il ne supportait guère que les siennes, dont il pouvait jouir des semaines entières sans en parler avec quiconque.
Exigeant pour soi, il n’avait l’estime facile envers personne. L’habitude de traquer ses propres faiblesse lui faisait pressentir celles d’autrui sous les apparences les plus flatteuses. Combien de fois, attiré par certains êtres d’un abord intéressant et agréable, avait-il été tenté de leur proposer son amitié, puis avait-il vu surgir en eux une bassesse, un égoïsme ou une méchanceté qui avaient stoppé tout net son élan ? Aucun talent ne trouvait grâce à ses yeux, s’il lui manquait cette gentillesse que les moins doués ont souvent en partage — pas plus, hélas, que ne pouvait le retenir une gentillesse par trop dépourvue de talent.
Ses rares efforts pour passer sur soi et fréquenter les autres au hasard des rencontres se soldaient par le constat désabusé de Sénèque : plus je vais chez les hommes, plus j’en reviens inhumain. Sociable pour de bon, il se sentait trop seul à l’être, devant tous ceux que préoccupaient d’abord leurs intérêts les plus quelconques, et qui vous rendaient misanthrope malgré vous. Et de même qu’il ne faisait rien, quitte à en crever de solitude, pour empêcher qu’on se détachât de lui, il laissait tomber sans rancune ni remords tous ces êtres qu’il jugeait indignes de son amitié.
Ayant ainsi appris à se passer des autres, il avait d’autant plus de plaisir et de gratitude à les rencontrer lors des rares occasions où il se sentait prêt à n’attendre rien d’eux, sautes d’indulgence qui le rendaient capable de laisser sa porte grande ouverte à l’imprévu pour se jeter au cou du dernier venu et lui offrir la place du convive inconnu qu’on réserve à sa table. Mais son véritable milieu social, au fond, il le trouvait chez les hommes qu’il admirait à travers l’histoire, disséminés dans l’espace ou le temps, mais auxquels le rattachait une proximité de tous les instants.
Autant que par manque d’énergie, on peut néanmoins échouer faute de souplesse, et l’existence, pour se révéler pleinement à nous, demande qu’on en passe aussi par ces erreurs dites de jeunesse et qui sont de toute une vie, par ce brouillon auquel Bastien avait si honte de voir réduite la sienne. Jaloux de préserver son art de vivre, il commençait tout juste à entrevoir que cet art, on le trouve chemin faisant, parce que l’idée qu’on se fait de la vie, si grande et belle soit-elle, reste toujours bornée. Il s’agissait avant tout de gagner le large, quitte à s’y perdre un peu, il fallait accepter quelquefois d’agir sans comprendre, laisser l’expérience vous attendre au tournant, vous terrasser par surprise et vous apposer son sceau comme on marque un jeune animal.
Alors tout s’éclairerait, se simplifierait. Au lieu d’être cohérent par défaut, Bastien le deviendrait par excès. Ce qu’il méprisait aujourd’hui, ou qui lui semblait un obstacle, qui sait si cela ne le conduirait pas demain au cœur de lui-même ? Sa défiance excessive se résoudrait en acceptation quand il aurait compris que le vrai savoir-vivre consistait à prendre n’importe-quel événement par son bon côté, si mince fût-il, pour le tourner à son avantage. L’excellence à laquelle il tendait naîtrait de contacts imprévus, elle qui jusqu’à présent était sortie de sa seule imagination — l’ordre épouserait la fantaisie, qui lui ferait de beaux enfants...
À défaut de ce beau programme, encore irréalisable pour lui, Bastien nourrissait un certain fatalisme qui en tenait lieu : « Pourquoi se tourmenter, pensait-il quelquefois, s’il n’est permis à l’homme que de se connaître, non de se créer, si la nature a des forces qui nous circonscrivent ? Tôt ou tard, elle reprend le dessus, et au fond de l’être le plus civilisé, c’est encore elle qui agit. On peut même dire que l’action est toujours le signe d’un instinct latent. Finalement, la conduite de la vie est peut-être un faux problème : la vie emprunte les chemins qu’elle veut, et la seule solution est d’accompagner au mieux ses détours. »
Mais il aurait pensé déchoir en poussant le fatalisme jusqu’à la résignation, tel un paresseux ou un lâche. Admirant l’audace, respectant la peur du danger mais non la peur en soi, il se demandait chaque jour s’il saurait aller au devant de la vie, la provoquer, surmonter notamment la crainte ou le dégoût inspirés par les autres — bref, s’il aurait le courage des besoins qu’il prétendait avoir. Il n’avait qu’une fois pour connaître les choses comme jamais plus elles ne se présenteraient à lui, allait-il donc laisser passer chaque occasion de les vivre en se contentant d’un :« Il s’en est fallu de peu, ce sera pour la prochaine fois » ?
Non, il avait trop souffert d’impuissance à vivre, trop senti l’écœurante fadeur d’une disponibilité sans objet, pour se contenter de rester passif. Parti à la découverte de l’action à travers les livres — tel un coureur qui s’arrêterait pour observer sa propre course, — il avait tellement perdu l’habitude de vivre qu’au moindre obstacle il se repliait sur les positions secrètes de l’esprit, où il pouvait s’ébattre à l’aise. Mais un regret latent l’obsédait, au souvenir de toutes les portes qu’il avait entrebâillées sur la vie, et derrière lesquelles, craintivement refermées, il était resté à l’écoute, seuils non franchis de lui-même.
Combien de fois, depuis le début de l’adolescence, avait-il approché la vie sans l’aborder, attendant qu’elle lui fît la première des avances, mimant à satiété la scène de leur rencontre toujours différée ? Il les détestait, sa timidité devant les êtres, sa façon de se recueillir pour sauter le pas sans y parvenir jamais, et de ruminer le scénario imaginaire des occasions manquées faute d’audace. Seuls les autres pouvaient croire qu’il avait du champ devant lui, alors qu’il était toujours au bord de lui-même. Ainsi, voulant partir à l’aventure dans un train déjà en marche, et retenu par la peur de se casser le cou, restait-il sur le quai de l’existence avec ses rêves de grands départ.
II
Quibus cognitis rebus, Pompeius, deposito adeundae Syriae consilio... Non, rien à faire, l’infaillible prose de La guerre d’Alexandrie ne passait pas, ce soir-là. Bastien aurait préféré la poésie baroque d’un Lucain, tirant, lui, la vraie leçon du destin de Pompée, assassiné en Égypte pour complaire à César : Elle a quelque chose de plus auguste que les autels du vainqueur, la pierre battue par les vagues au bord de la mer de Libye...
L’étude touchait d’ailleurs à sa fin. Bastien repoussa son livre et ses papiers pour regarder les enfants. Difficile rôle que le sien ! Surveiller une classe de trente internes demandait de véritables qualités d’éducateur. Livré à sa seule intuition — pour ne rien dire d’un règlement souvent désuet, — on l’avait bombardé, lui encore aux prises avec sa propre adolescence, « maître » d’internat. Ni professeur, ni parent, ni copain, il avait dû improviser, composer ce personnage étrange qui sût, aux termes des instructions, doser vigilance et discrétion, bienveillance et fermeté, rien que cela…
Son service commençait vers dix-huit heures. Étude, dîner — que les surveillants prenaient à part, — récréation puis montée aux dortoirs. Ceux-ci formaient une enfilade de vastes pièces rectangulaires, sur chaque côté desquelles s’alignaient une cinquantaine de lits uniformes. Une mince cloison, moins haute que le plafond et percée d’une lucarne pour surveiller le dortoir, séparait l’alcôve des surveillants, réduit meublé d’un lit pareil aux autres, d’un placard et d’un bureau d’écolier. Au fond du dortoir, les cabinets, et tout le long, un large couloir où s’étendait, d’un seul tenant, le lavabo en forme d’immense abreuvoir. On s’y débarbouillait par trente au coude à coude. Une fois propres — du moins censés tels, — les enfants lisaient au lit, jouaient par petits groupes ou s’allongeaient, les mains sous la nuque. Vers neuf heures, extinction des lumières. L’alcôve restait allumée, unique point de mire parmi les ombres indistinctes. Lorsque Bastien se couchait à son tour, on n’entendait plus qu’une rumeur confuse de ménagerie, frémissements, soupirs, cauchemars inarticulés. Au matin, tout se passait plus calmement, dans un demi-sommeil. Une courte étude précédait le petit déjeuner, et Bastien retrouvait sa liberté jusqu’au soir.
La première année, débordé par une quatrième indisciplinée, il avait essuyé cet implacable jugement d’un des meneurs :
« Monsieur Naudet (leur précédant surveillant et ami de Bastien), il avait la loi, lui. »
Et le cruel fait est que Bastien n’avait pas su d’abord se faire respecter. Les plus culottés provoquaient d’instinct cet intellectuel dont le style dénotait l’inexpérience. Ils testaient son courage sous l’œil indécis des plus timides, qui attendaient de connaître leur maître. Leur impertinence gratuite, leur aplomb forcé le troublaient à un degré que par chance ils ne devinaient pas complètement. Mais, encore plus effrayé par la peur de se montrer lâche et de se mépriser que par celle de les affronter, il avait tenu bon en se retenant de céder aux caprices d’une imagination affolée.
N’empêche qu’il avait connu de ces études angoissantes où la classe entière se liguait sournoisement contre lui, essayant de le faire craquer par un chahut larvé qui n’offrait aucune prise à ses représailles. Dans la cour, c’étaient de fausses bagarres pour le contraindre à s’interposer, les rangs qui serpentaient, se disloquaient, parcourus d’une rumeur insaisissable. Le dortoir, surtout, se prêtait au désordre. Après l’extinction des feux, quand la lueur de l’alcôve permettait de voir sans être vu, des chuchotements invisibles surgissaient dans l’ombre protectrice comme autant de menaces diffuses. Des bruits taquins mordillaient les nerfs du surveillant, et quelquefois, une savate dérobée à son propriétaire volait par dessus sa cloison.
Il en allait tout autrement depuis qu’on lui avait confié des cinquièmes. Ayant quitté l’enfance sans se retourner, pour cingler âprement à la conquête de lui-même, voilà que surgissait une île heureuse dont la fraîcheur lui rappelait une soif oubliée. Son autorité bienveillante, le refuge que représentait pour certains le pensionnat contre une famille aussi ingrate qu’eux, inspiraient à ces garçons des poussées de grâce qui transformaient un regard, une parole ou un geste en élan inspiré. Entre eux et leur surveillant s’était ainsi nouée une complicité sans complaisance ni servilité, tellement plus douce pour lui que son isolement, et plus gratuite que le commerce des adultes.
La cloche du dîner sonna. Bastien rassembla ses affaires, bourra son vieux cartable en cuir, qu’il posa devant les élèves en train de s’aligner. À cette heure, on ne badinait pas avec la discipline, de crainte d’arriver les derniers au réfectoire. Il donna le signal du départ et, sans rien dire, un petit se précipita sur son cartable avant qu’un autre ait pu s’en saisir. Depuis quelque temps les enfants se disputaient l’honneur de lui rendre ce service, comme ils se seraient bousculés pour être mis à l’épreuve. Il les laissa presser le pas, dépasser les autres classes encore en désordre et les quitta sur un « Bon appétit ! » réciproque, pour rejoindre son réfectoire.
Sur des tables de cantine en formica, on prenait entre surveillants un souper assez médiocre, mais que rehaussait le plaisir d’être ensemble. En s’asseyant là chaque soir, Bastien goûtait un contact humain conforme à ses besoins. L’amitié pouvait être pesante, elle ne dispensait pas toujours ce réconfort qu’une familiarité passagère vous procure à travers un échange heureux de rester sans lendemain. Entre un ami idéal et les êtres pour qui vous ne représentez rien, existait cette modeste chaleur humaine où il faisait déjà bon se retrouver, où l’on côtoyait les autres sans leur demander davantage que l’insouciance du moment. Celui qui vous épargnait aujourd’hui un excès de solitude, demain peut-être ne le voudrait ou ne le pourrait plus : qu’importe, si d’autres lui succédaient avec un égal bonheur.
Voilà Bastien attablé, fraternel et enjoué sous son air un peu sérieux et distant. Les maîtres d’internat formaient un corps disparate : anciens internes en mal de foyer, étudiants impécunieux, sursitaires de la vie active... Ses rapports avec ceux que le hasard lui donnait tour-à-tour pour convives, mis à part les inconditionnels des places réservées, constituant à l’écart leur clan dédaigneux, se limitaient donc à la camaraderie. Une seule exception, Philippe Naudet, dont l’avaient séduit le caractère à la fois volontaire et désinvolte, la façon excitante et avertie dont il parlait de la vie. On les voyait souvent, aux récréations, déambuler ensemble, faire une partie de ballon avec les élèves — Bastien insistant alors pour être dans le camp de son ami, comme font les enfants.
Mais ce soir-là après le dîner, Philippe le laissa seul dans la cour pour aller téléphoner à sa dernière conquête. Le règlement interdisait formellement de quitter l’école pendant le service, et Bastien était chargé de faire diversion si le responsable d’internat ou le directeur arrivaient. La porte du réfectoire dégorgea bientôt les enfants repus, excités aux jeux par la nuit tombante. Certains se mirent à rôder près des cabinets et des recoins les plus obscurs pour fumer, se concerter ou régler leurs comptes.
Soudain, une bagarre éclata. En un clin d’œil, une nuée de petits vola vers elle, l’encercla, l’envenima par sa seule présence. Après plusieurs coups de sifflet inutiles, il fallut intervenir. Bastien essaya de s’interposer entre les combattants qui, reculant devant les coups, s’étaient empoignés à bras le corps. Impuissant à les séparer — car en faux ennemis qu’ils étaient, ils s’accordaient maintenant à lui compliquer la tâche, — il les menaça de colle, suprême châtiment des internes. Le plus audacieux, grand gaillard de seconde qui avait l’âge d’être en terminale, et dont la voix couvrait la sienne, se piqua de lui tenir tête, et, s’armant de colère, répliqua sur un ton hargneux :
« Si vous me collez, mon frère vous cassera la figure dehors ! »
Avec ça, le moyen de reculer ? Plus sûr de soi, Bastien aurait giflé l’élève, comme un jour il l’avait fait avec un grand qui terrorisait des sixièmes — et l’adolescent avait frémi sans oser riposter, alors que physiquement il le pouvait. Mais cela s’était passé au dortoir, devant une classe qui lui était favorable. Tandis que là... Autour de lui, on aurait dit une meute, sinon une émeute. Enhardis par le nombre et par la nuit, les garçons l’encerclaient si étroitement que la scène échappait aux autres surveillants, à moins qu’ils fissent semblant de ne pas la voir. Bastien tentait de les disperser de la voix et du geste, mais leur masse se refermait avec une sourde inertie.
La fin de la récréation le tira d’affaire. Le cœur battant la chamade, il décocha une dernière menace en tournant bride et rejoignit ses chers cinquièmes avec un arrière-goût de défaite. En montant au dortoir, il sentit tout d’un coup ses forces se dérober. La tension qui se dénouait en lui le laissa un moment sans défense, un rien l’eût abattu. Il reprit son poste en s’appliquant à masquer son désarroi. Il éprouvait soudain, et tout ensemble, un besoin d’indulgence, de rigueur et de bonté. Aux lavabos, il s’attendrit en voyant les petits faire leur toilette — tout redevenait tellement simple ! Les plus propres y allaient de bon cœur, des pieds à la tête. Les autres… bah ! cela viendrait.
C’était la dernière soirée de la semaine. Des enfants réunis en chuchotant autour des jeux de société émanait un bien-être qui confinait au recueillement. Dans cette paix qu’il leur avait ménagée, Bastien n’existait presque plus. Sa tête seule, encore penchée sur un livre, s’encadrait là-bas dans la fenêtre de l’alcôve. Par instants, il levait les yeux, adressait un sourire à ceux qui le regardaient et se réchauffait lui-même au secret rayonnement de cet univers. Comme il avait soif — la cantine de l’école, à défaut de goût, ne manquait pas de sel, — il fit signe d’approcher à un petit qui s’ennuyait :
« Mission de confiance », lui dit-il en tendant un gobelet.
Pas plus qu’en laissant porter son cartable, il ne voulait ainsi jouer les petits chefs, ni même se faire servir : c’était bien plutôt une façon de s’attacher par des liens individuels une classe qu’il aimait. Sans s’y tromper, le gosse s’exécuta de bon gré, et loin de marquer devant ses copains, comme pour une corvée, qu’il obéissait malgré lui, il revint à pas lents du lavabo pour ne pas renverser une goutte. Tout s’était passé en silence, à demi-mots et à demi-sourires.
« Vous rangez vos affaires ! » lança Bastien en se dirigeant vers l’interrupteur. Quand tous furent couchés, y compris les inquiets ou les maniaques qui n’en finissaient pas de reborder leurs draps, il leur souhaita bonne nuit, éteignit et regagna son bureau à pas feutrés. Vigilant en ces minutes cruciales où le moindre pet dégénérait en fou rire général, il alla reprendre des élèves qui chuchotaient, mais trouva leurs deux visages si rapprochés l’un de l’autre qu’il posa seulement un doigt sur les lèvres pour qu’ils fissent moins fort. Un autre lisait dans la pénombre : il feignit de le mettre au piquet, pour le laisser finir son chapitre à la lumière de l’alcôve.
Des surveillants chahutèrent à l’étage supérieur, indifférents au sommeil des enfants, tout comme ils fumaient dans leur dortoir ou, si vous arrachiez à l’un de leurs élèves un illustré immonde, le reprenaient avec indignation pour le rendre au gosse. Dans le calme enfin revenu, un petit, torturé par un panaris, se mit à geindre, aux grands soupirs de ceux qui cherchaient encore leur sommeil. Bastien souleva par le poignet la longue tige de son avant-bras et lui caressa doucement les doigts. Il se souvint d’un autre qui, endormi sur le ventre, martelait son oreiller à coups de tête, rongé par Dieu sait quel mal.
Dans le grand dortoir qui emportait sa cargaison pour la nuit, il était maintenant le seul à ne pas dormir. Veillée sereine, que sa lecture animait comme un feu régulier. Au fil des semaines, la tranche du livre commencé — parfois deux en alternance, et nettement contrastés, — perdait un peu de sa blancheur, revêtait une patine aussi vivante que la lecture qui l’y déposait. De quelle force le soulevaient les mots, lui qui peinait tant à se reconnaître dans ses actes ! Que de fois avait-il joué son avenir sous l’empire de ses lectures, combien d’autres était-il reparti de l’avant sous leur effet enivrant !
Quand, paupières lourdes de sommeil, il ne put terminer de lire une phrase sans en oublier le début, il referma son livre et se coucha. Contre la cloison séparant son alcôve du dortoir où travaillait Philippe, il tambourina un signal que son ami renvoya quelques instants plus tard. Alors il s’allongea, la joue à même le drap, laissant souvenirs et projets l’emporter au large d’une dérive où sa conscience n’avait plus pied.
III
Petit matin. Dans le ciel indistinct, quelques nuages très lentement se détachaient sur la lumière de l’aube. L’air encore frais se peupla de chants d’oiseaux, jacassements d’une pie, sifflement d’un merle. Le roulement sourd des premières voitures montait des boulevards. Des bennes à ordure vides fonçaient au travail avec un fracas métallique de convoi blindé ; stoppés par les feux, des camions redémarraient en force, semblaient reprendre souffle en changeant de vitesse. Un pas solitaire, rythmé de sifflotements, résonna sur le trottoir, une portière claqua, le toussement d’un démarreur s’apaisa en ronronnement mécanique.
Bastien venait de s’éveiller. À l’heure où d’autres se jettent sur les informations, il respirait le fugitif parfum des impressions matinales, avant que sa conscience ne les ait brouillées. Mais quand le monde l’eut de nouveau envahi, il sauta du lit avec volupté, l’âme et le corps gorgés d’envie de vivre. La journée, on l’a souvent dit, est une existence en raccourci, et le moment que Bastien préférait était assurément cette aube pleine de toutes ses énergies que rien n’avait encore entamées. Alors il retrouvait, intact, son désir de faire mieux, d’employer toujours plus parfaitement ses facultés. Quel coup de génie de la vie, de remettre ça gratis chaque matin ! Il enfila une chemise blanche, un gilet bleu ciel, et lorsqu’il réveilla un par un les enfants en leur touchant l’épaule, le plus petit s’exclama en l’apercevant :
« Comme vous êtes beau, Monsieur ! »
Dans la journée, les maîtres d’internat disposaient de petites chambres bon marché, occupant une aile de l’école. Même univers monacal que les dortoirs : murs crème, sol carrelé, lit métallique, carpette élimée, bureau et bibliothèque grossièrement menuisés. Un recoin lavabo ; toilettes et douches sur le palier. Bastien aurait pu améliorer un peu cela : Philippe, homme d’intérieur par habitude des femmes, avait su transformer sa propre cellule en boudoir coquet, mais Bastien, indifférent à toute espèce de luxe, avait adopté telle quelle cette sobre installation.
Cependant la pièce était lumineuse. Par la fenêtre sans vis-à-vis, d’où la vue plongeait, au delà d’une cour, sur le parc d’un couvent, on apercevait tout l’orient. Certains soirs par temps dégagé, les vitrages des immeubles lointains, reflétant le couchant invisible, redonnaient au jour finissant un dernier éclat d’aurore. Et quand la fanfare de l’école, préludant par une joyeuse cacophonie, se mettait à répéter sous la fenêtre de Bastien, sa chambre étroite rayonnait pour lui d’un charme bon enfant.
Il y passait les trois-quarts de la journée. À peine son petit déjeuner avalé (sur l’appui de la fenêtre, qui tenait lieu de garde-manger, s’empilaient ses victuailles, providence des souris et des moineaux), le bonheur de travailler s’emparait de lui pour la matinée. Comme on l’a vu, tout chez lui partait de l’esprit ou de l’art, pour mieux retourner à la nature et à la vie. Aussi, la solitude et la liberté dressant à l’entour leur rempart, s’installait-il sans le moindre effort à son bureau, une éternelle tasse de thé à côté de ses bouquins. Philippe, le taquinant sur ce point, lui avait rapporté la légende du Japonais qui, humilié de s’être endormi pendant sa méditation, s’était tranché les paupières, dont la germination avait produit la plante capable de maintenir son esprit toujours en éveil. Sans pousser aussi loin l’ascétisme, mais emporté par l’étude, Bastien déjeunait souvent à l’heure espagnole, l’œil parfois rivé à un livre.
Par modestie et par scrupules, il avait résisté deux années entières à l’envie croissante d’envoyer au diable la faculté de lettres modernes où il était entré faute de connaître les langues mortes. Dans ses locaux dépourvus de charme, le manque de tenue semblait lui aussi de mise, presque de rigueur. Des étudiants se permettaient de fumer en cours, au point que l’odeur du tabac imprégnait vos vêtements et vos papiers. L’interdiction d’interdire, encore en vigueur, rendait toute plainte inutile, vous exposait à des regards chargés de haine, jusqu’à ce que l’ennui de jouer le mauvais rôle vous fît taire. Les professeurs n’osaient pas intervenir, ou le faisaient de travers, tel celui qui un jour s’indignait qu’on pût manger à la bibliothèque, tout en secouant au-dessus du sol la cendre de sa propre cigarette.
Ce qui distinguait Bastien de ses condisciples n’était pas d’ordre intellectuel. Il y avait en lui une ferveur, un foyer de pathétique d’une autre nature que leurs enthousiasmes livresques. On leur avait tant répété qu’ils avaient raison de se révolter, que c’était devenu une évidence morale, une sorte d’avantage acquis dont chacun abusait au gré de ses envies ou de ses faiblesses. Mais qu’importaient à Bastien les revendications étudiantes qui circulaient comme un courant délétère à travers les couloirs enfumés de la fac ? Chez ces jeunes autant que chez leurs vieux, la bonne conscience politique servait d’abord d’alibi au manque de respect de soi et des autres.
Adeptes d’une nouvelle critique déjà datée, mais qui tenait à ses privilèges, beaucoup d’enseignants s’évertuaient de leur côté à discréditer toute analyse du discours trop « pédagogique », appuyée sur des concepts démodés. Tel écrivain contemporain au style classique était jugé « peu bandant », tel autre rangé parmi les « salauds » pour ne s’être pas engagé. Bastien était-il donc le seul que révoltaient ces anathèmes, le seul à chercher dans ses professeurs des maîtres, capables de vous élever par une exégèse inspirée, au lieu de soumettre les grands auteurs aux lubies de la psychanalyse ou d’une idéologie politique ?
Un peu plus de recul et de patience l’auraient sans doute rendu moins sévère. Mais il s’était braqué contre son père, Philippe et quelques autres qui, avec ce zèle indiscret dont s’arment parfois nos proches pour défendre nos intérêts malgré nous, avaient voulu le dissuader par principe d’abandonner l’Université. On voyait dans sa décision, au mieux, un suicide professionnel ou intellectuel, au pire, un manque d’ouverture, voire une pose. Sa dissidence heureuse agaça bien plus que s’il était parti révolté — tant il est vrai qu’aucun ordre établi n’aime à être tout à fait dédaigné.
Un roman de Blaise Cendrars, emprunté par curiosité à la bibliothèque, l’avait enfin enhardi à sauter le pas — et qui aurait su mieux qu’un poète respirant le large libérer sa conscience de la cage où elle étouffait ? C’est alors qu’ayant d’abord séché les cours qui l’ennuyaient, puis ayant abandonné carrément ses études en plein milieu d’année, tout son travail intellectuel redevint source de plaisir et d’épanouissement. Il eut le sentiment de répondre à une lointaine attente, comme si au fond de lui une sourde hérédité avait guetté l’instant de cette délivrance. Tout restait à faire dans son être inculte, mais l’essentiel lui parut déjà retrouvé.
Livré à ses seules exigences, il s’était donné pour cursus de combler ses lacunes en tous genres, d’acquérir une culture qu’il voulait riche en harmonies, à l’écoute de ces « géants qui s’interpellent à travers les intervalles désertiques de l’histoire ». Sans se limiter aux belles-lettres ni se vouloir encyclopédique, sa soif de connaissances embrassait un champ éclectique, où il laissait l’intuition le guider. Au seuil de la saturation, il passait du latin à l’histoire, et de là au français ; entre deux matières, se rasait, lavait son linge ou descendait faire les courses. Éludant ainsi toutes tensions, récupérant la moindre chute de temps, il n’avait ni l’impression d’en perdre, ni celle de se surmener.
Quelquefois, cependant, il feuilletait les dernières pages de ses manuels en songeant avec nostalgie au moment où il en aurait fini avec eux. La culture coupée de la vie n’était qu’une ambition incomplète, qu’il repoussait à l’égal d’une vie sans culture, quitte à endurer les lenteurs de ce dédoublement et à échouer sur les deux tableaux. Mais enfin, jusqu’alors c’était plutôt sa vie, la grande sacrifiée de l’histoire. La volonté d’exercer ses facultés cérébrales ne laissait en lui guère de place à l’imprévu, à l’insouciance, à cet abandon que réclame pour sa part l’existence. Même ses loisirs déjà rares n’échappaient pas toujours au besoin d’apprendre. Et s’il lui arrivait de se relâcher, c’était pour tomber dans l’excès inverse, en piétinant le fruit de ses efforts dans un accès d’ivresse ou de dépit.
Ce vendredi-là sur les six heures, après une semaine de travail remplie à ras bords, débarrassé de l’internat jusqu’au lundi soir, il aurait dû condescendre à gaspiller un peu de temps. Philippe cherchait justement quelqu’un pour aller prendre un verre. Mais un scrupule l’arrêta : ils avaient entraînement au stade le lendemain matin. Craignant de n’être pas en forme s’il buvait, il préféra passer la soirée à lire dans sa chambre, et se coucha de bonne heure. Au large de la nuit, un cauchemar l’oppressa : un avion, rasant la surface de l’eau, amorçait un looping, décrochait sans parvenir à le boucler, et s’enfonçait dans la mer en explosant ; énorme remous enflammé, puis le flot reprenait sa place comme si rien ne s’était passé.
Le vague malaise qui flottait à son réveil fut vite recouvert par la certitude d’une matinée heureuse. Depuis qu’il avait découvert le stade, au club de son université, le goût de l’athlétisme ne l’avait plus lâché. Il avait beau être handicapé d’avoir commencé le sport à un âge déjà avancé, et s’être souvent juré d’en finir avec une souffrance incapable de lui faire remporter les compétitions, il revenait chaque fois aux entraînements avec le même enthousiasme. Il sentait bien qu’en dépit de ses médiocres performances, et en marge de son impuissance à vivre, soumettre son corps à cette discipline-là, c’était offrir à son âme plus d’espace vital — cette âme qui, tel un feuillage attiré vers la lumière, ne monte et se déploie chez certains êtres qu’à proportion de leurs racines charnelles.
Il enfila sa tenue de sport et dévala les escaliers. Ses jambes répondaient avec une précision délicieuse, ses chaussures élastiques, épousant parfaitement les mouvements du pied, lui renvoyaient à chaque marche un écho amorti de son envolée. Tout à l’heure, l’effort de la course le disloquerait, mais en cet instant gorgé d’énergie, il jouissait pleinement de l’aisance acquise.. Enfourchant sa bicyclette, il fonça gaiement vers le stade par les rues endormies. Il lui fallait presque une demi-heure pour y parvenir.
Pourquoi, exilé de son université, en fréquentait-il encore l’association sportive, au lieu de choisir un club plus proche ? Parce que Philippe en faisait partie, et pour la bonne ambiance qui y régnait. Il avait essayé quelques temps de s’en passer, de continuer à s’entraîner seul, comme il faisait pour ses études, mais les considérations humaines l’avaient cette fois emporté. En arrivant, il embrassa du regard la vieille piste bordeaux, décolorée par le soleil, le terrain de foot, tout pelé lui aussi aux endroits stratégiques, autour duquel s’échauffaient déjà les autres athlètes.
Tandis que le soleil montait derrière les tribunes, il regarda mourir sur la ligne d’arrivée une vague de sprinters, Philippe en tête. Un sauteur s’enleva au-dessus de la fosse à sable, déploya les ailes de son corps en suspension, avant de se ramasser à l’extrême limite de sa trajectoire. Beauté des athlètes, que Bastien opposait toujours à celle des culturistes boursouflés par les appareils de musculation, horrible caricature de la statuaire antique. À ceux-ci aussi, la vie avait fait défaut, leur ôtant les formes harmonieuses nées du sport ou de la guerre. Même les Romains, ces durs, avaient choisi l’image d’une petite souris — musculus — pour évoquer le mouvement des muscles sous la peau.
Mais c’était son tour de partir avec le groupe du demi-fond — différence significative, que Philippe fût vite, et lui résistant, car autant son ami fonçait dans la vie, autant il y était lent. Le peloton compact lancé au coup de sifflet s’effilocha pour prendre le premier virage à la corde, et se stabilisa. Bastien, légèrement distancé, remonta patiemment la colonne, la grignota homme à homme, foulée à foulée, puis l’ordre se stabilisa de nouveau. Instant crucial, creux de l’élan qui les avait propulsés tous ensemble dans la course. Plus question de dépasser, il s’agissait de tenir contre le véritable adversaire : la douleur.
Au bord de la piste, Philippe l’encouragea ; les traits trop crispés pour sourire, Bastien ne put que remuer légèrement la main. Et de nouveau, cette tentation de lâcher prise, d’abandonner… Où puisa-t-il donc la force d’accélérer au dernier tour, pour passer en troisième position ? À vingt mètres seulement de l’arrivée déjà franchie par le gagnant, se voyant hors d’atteinte des derniers, il réduisit l’effort qui lui broyait la poitrine, et termina sur sa lancée. Titubation, effondrement sur la pelouse, souffrance enfin toute recrachée. Le visage enfoui dans la bonne odeur d’herbe et de terre, il essuya à même le gazon rêche la brusque ondée de sueur et de sang qui lui enflammait les tempes, sentit ses poumons s’imbiber d’air pur, et se desserrer l’étreinte qui lui comprimait le cœur.
Philippe, le relevant, le força à trottiner pour récupérer, puis ils gagnèrent les douches. Là, oscillant les yeux fermés sous le jet suave et dru, dont il rinçait ses lèvres entartrées d’écume et emplissait sa bouche assoiffée, Bastien savoura longuement le ruissellement qui lui massait le corps, détendait un à un ses muscles et ses nerfs. On parle avec raison d’euphorie de la victoire, mais ce n’est pas tant les autres que soi-même, qu’il suffit d’avoir vaincu pour l’éprouver. Dans le vide laissé par sa douleur en allée, monta un bien-être aussi profond qu’elle, un sentiment d’équilibre presque parfait — à peine troublé par le regret de ne pouvoir dès cet instant partager avec un autre corps la plénitude narcissique de sa chair adoucie et tonifiée …
Comme tous les samedis, Philippe prit un pot avec lui à la cafétéria du stade. La conversation roula sur les vacances qui approchaient :
« Viens en Espagne, proposa Philippe, mes parents ont une grande maison près de Valence, et ils aiment qu’elle ne soit pas vide… »
Pourquoi fallait-il que par cette matinée ensoleillée, le jour-même où commençait l’été, et quand les jeux du stade préfiguraient ceux de l’arène, dont Bastien était un fervent amateur, Philippe vînt exciter sa nostalgie immanquable de l’Espagne, en lui faisant miroiter un séjour confortable qu’il n’avait pas les moyens de s’offrir lui-même ? Avec cet opportunisme que savent à l’occasion inspirer leurs passions aux êtres les plus désintéressés, il se garda bien de repousser l’offre de son ami, fit montre d’une curiosité presque naïve à l’endroit d’un pays qu’il connaissait pourtant mieux que Philippe, et le quitta après avoir accepté son invitation.
IV
En retrouvant sa chambre, Bastien sentit la grâce qui le soulevait jusque-là se dérober. Avec le stade, il venait d’user ses dernières cartouches de bonheur coutumier. Devant lui, un jour et demi de congé, dont il ne savait trop que faire. Cela lui rappela une vieille chanson de Charles Trenet, Les enfants s’ennuient le dimanche… Le travail, cette drogue, pas question : au terme du programme qu’il s’était fixé pour la semaine, seule une occupation radicalement autre pouvait chasser le malaise qui montait en lui.
Le cinéma ? Pour en être souvent ressorti gorgé de bons sentiments, plein d’une envie de vivre plus intensément, il ne dédaignait pas cette sorte d’évasion. Mais comme c’était aussi une manière de se réfugier dans les rêves, il ne se l’accordait pas sans scrupule. Il y avait bien les musées, qui lui semblaient plus vivants parce qu’il pouvait au moins y saisir sur le vif ses émotions artistiques et en prendre note ; ayant ainsi visité le Louvre toute une saison, il faisait depuis un mois le musée Carnavalet. Mais craignant l’affluence du samedi après-midi, et pour se ménager en cas de détresse un plaisir sûr au milieu du week-end, il remit cette sortie au lendemain matin.
On connaît la solitude que réserve au provincial dépourvu de relations sa venue dans la capitale. Bastien avait bien un cousin habitant quelque part dans le 15e arrondissement, mais le moyen de débarquer chez des gens qu’on n’a pas vus depuis l’enfance, qu’on a soigneusement évités, n’ayant conservé avec eux que les liens du sang ?Mieux valait s’ignorer franchement, quitte à s’embrasser de bon cœur aux mariages ou aux enterrements. Quant aux amis, il n’avait guère que Philippe, lequel, à cette heure, devait déjà avoir rejoint sa belle.
Avant même de subir sa solitude, nous avons vu que Bastien l’entretenait jalousement pour préserver son indépendance. Peut-être cela mérite-t-il qu’on s’y arrête encore un instant. Sortir, à cet égard, était une épreuve à laquelle il était toujours tenté de se dérober, parce qu’elle le mettait nécessairement au contact des autres. Une présence, un simple regard, suffisaient parfois à l’indisposer. Si par exemple il lisait sur un banc et qu’on venait s’asseoir à côté de lui, sa lecture en était dérangée ; s’éloignait-on, aussitôt se rétablissait tout le charme des mots. Et que dire de ces visites manquées parce qu’il y était accompagné : œuvres d’art qui lui avaient souri en passant, et devant lesquelles, en raison de cette compagnie, il n’avait pu s’attarder ?
Trop d’êtres dépourvus de nécessité intérieure, et que seuls les projets en commun aident à se supporter, n’avaient de cesse de vous voir partager la médiocrité de leurs loisirs. Comment leur expliquer que se divertir de cette manière était pour lui pire qu’une épreuve : une trahison de lui-même. Manger et boire trop, mal dormir pour faire la fête, passait encore. Mais Bastien redoutait ce désir contagieux de paraître et de briller auquel il finissait par succomber comme les autres, lorsqu’il se retrouvait en société. Au lieu de se taire — et tant pis pour la frime — lorsqu’une de ses idées tournait court ou s’engluait dans l’impropriété d’un terme, il se laissait emporter par des paroles qu’il ne pensait qu’à moitié, brandissait le lieu commun avec d’autant plus de fougue que personne ne paraissait s’en apercevoir. Il repartait avec le sentiment d’avoir trop parlé, le dégoût retrouvé de son imperfection et la crainte, s’il suivait cette mauvaise pente, de ne plus jamais redevenir authentique.
Et combien de fois, ayant eu la faiblesse de croire qu’on s’intéressait vraiment à ce qu’il disait, s’était-il aperçu que son interlocuteur n’avait fait que le juger ? Car la plupart des êtres jugent avant même d’essayer de comprendre, sans attention véritable à ce qu’il prétendent juger, répétant de travers ce que vous venez à l’instant de leur expliquer, n’écoutant en fait que leurs préjugés. On ne voit chez l’autre que ce qu’on est capable de ressentir soi-même, à tout le moins d’imaginer. Bastien avait trop souvent tenté inutilement de dissiper cette sorte de méprise, pour ignorer que c’était peine perdue.
Il acceptait d’être un peu sous-estimé, histoire de stimuler son sens autocritique, mais quand l’incompréhension de son interlocuteur allait trop loin, il s’y soustrayait sans le moindre ménagement, quitte à se voir taxer en prime de susceptibilité. Il est vrai qu’en s’évertuant à dissiper les malentendus, on finit par exprimer et par comprendre soi-même ce qu’on a de plus profond, mais Bastien aimait mieux s’affirmer en dédaignant carrément de se justifier. Plus exactement, il pouvait se passer de l’estime des autres dans la mesure où, envers lui-même, il était sans nul doute beaucoup plus sévère qu’eux.
De toute façon, sous le masque involontaire que la bêtise ou la méchanceté d’autrui vous collait parfois au visage, les plus malins — surtout eux — n’auraient découvert qu’une impénétrable réserve. Bastien ne connaissait que le mensonge par omission, mais le connaissait assez bien. Si la comédie humaine lui paraissait avant tout dérisoire, il savait qu’elle pouvait aussi être dangereuse. Une lueur suspecte semblait-elle briller dans le regard de l’autre, il feignait de n’avoir rien vu tout en restant aux aguets, des fois que l’expression inquiétante eût persisté. La franchise étant prise pour de la naïveté, et traitée comme telle, il n’allait quand même pas baisser sa garde avant de s’être assuré qu’il avait en face de lui un adversaire pour le moins loyal.
Même en absence de toute suspicion, le dégoût des controverses le retenait de trop en dire, Moins il prolongeait un débat, plus il en ressortait content : sa force intérieure était restée en lui au lieu de se dissiper, et de se dissiper généralement en vain. Ses convictions ou ses vérités, il les réservait à ceux qui ne se retournaient pas contre elles ou contre lui. Avec les autres, les demi-vérités était bien suffisantes. Voulait-il s’appuyer sur un auteur sulfureux, dont le seul nom eût fait reculer son interlocuteur, il le citait sans le nommer. Ne confiant d’ailleurs jamais tout, ni jamais au même être, comme on dépose sa fortune sur plusieurs comptes tout en conservant chez soi de l’or, il souriait de l’opinion qui prétend qu’on est mieux connu par autrui que par soi-même.
Il n’empêche que si les bonnes raisons de s’isoler ne lui manquaient pas, il n’échappait pas pour autant à l’autre solitude, celle qui n’était plus volontaire mais inévitable, plus désirable mais insupportable. À rester davantage dans sa chambre, il tournerait bientôt en rond, prisonnier morne, s’adonnerait à la lecture comme à un vice, ou chercherait dans les fantasmes un triste ersatz de volupté. Contre cela, il n’avait que la rue. Trottoirs, métro, jardins publics : n’importe où, pourvu qu’il cessât d’être seul.
Manquant d’expérience et d’assurance à un degré presque maladif, il ignorait qu’à cette heure bien des êtres, privés par le week-end de la routine du travail, et la timidité au ventre autant sinon davantage que lui, hésitaient pareillement à se jeter dans la vie. S’il l’avait su, que n’aurait-il pas osé, lui qui, pour sortir, devait surmonter un véritable complexe d’infériorité, confinant au sentiment de culpabilité ! Le mieux était qu’une démarche quelconque l’appelât dans Paris, lui fournît le prétexte et l’élan libérateurs. Cet après-midi là, justement, il comptait acheter des billets à l’Opéra ainsi que des chaussures de sport.
Il se changea : peu porté sur les tenues trop soignées, mais ayant fini par comprendre que l’habit fait un peu le diable, il mit dans la sienne juste ce qu’il fallait de sobre élégance pour ne pas se sentir déclassé. Il empocha aussi plus d’argent qu’il n’en avait besoin et qu’il ne pouvait se permettre de dépenser, pour avoir l’impression d’être au large — les timides ont de ces manières un peu naïves de se donner du courage. Au moment de tirer la porte, il se ravisa, revint un moment, perplexe, devant sa bibliothèque, hésitant par de savants calculs psychologiques s’il prendrait un de ses auteurs préférés, puis décida enfin de partir les mains vides.
Aussitôt dans la rue, lui qui d’ordinaire toisait la foule en moraliste tatillon, éprouva une indulgence plénière pour tout ce qui existait alentour. C’était inouï comme l’appétit de vivre avait soudain modifié son regard sur le monde ! En règle pour quelques heures avec ses propres exigences, il pouvait accepter les autres tels qu’il étaient, puisque ce qu’il méprisait en lui-même lui importait beaucoup plus que ce qu’il méprisait en eux. À supposer que Dieu possédât une disposition semblable, mais étendue à l’infini, et qu’il fût capable dans sa perfection de nous aimer malgré nos faiblesses, on pouvait dire qu’en se laissant enfin aller, Bastien essayait d’atteindre cette vision des choses dans laquelle on approuve tout l’univers à travers soi...
À la lumière du désir encore diffus qui l’avait jeté hors de sa chambre, tout prit donc un reflet avantageux. Les pêcheurs postés à l’embouchure d’un égout savent bien pourquoi y abonde le poisson, mais l’amour de la pêche les emporte. De même, Bastien dévisageait les passantes sans trop se soucier de leurs manières. Un sûr instinct de printemps avait poussé tout Paris dehors, car dans les grandes villes nerveuses, sclérosées tout l’hiver par la grisaille et le béton, les remontées de sève prennent un air de fête collective. Les vêtements s’étaient allégés, échancrés, offrant les chairs aux regards. On était encore en bonne société, mais sur un pied où la nature avait repris ses droits. Comment se dérober à un tel besoin de revivre, ne pas craindre de demeurer en reste devant les occasions qui s’offraient ainsi à vous ?
Bastien gravit les marches du Palais Garnier entre pigeons et touristes, caressa d’un regard la Danse de Carpeaux aux formes excitantes, pour se diriger vers la location. Les meilleures places au poulailler avait malheureusement été vendues le matin. Mais pour nul spectacle au monde Bastien n’aurait sacrifié sa matinée de stade en faisant la queue à l’ouverture des guichets. Il acheta deux billets, comme à son accoutumée, histoire d’offrir le second à quelqu’un — une femme, dans le meilleur des cas, ou Philippe, à défaut.
Puis, il alla flâner sur les grands boulevards. Flâner étant une façon de parler, car malgré — ou plus exactement à cause de — ses efforts pour passer inaperçu, il restait tendu, mal à l’aise. Affectant l’air le plus dégagé qu’il imaginait, il soutenait les regards avec une insistance importune. Toute sa démarche était d’ailleurs un peu contrainte. Où fourrer ses mains ? Les balancer le long du corps ? Trop raide. Les mettre dans les poches ? Gênant et poseur. Derrière le dos ? Bizarre. Que n’avait-il emporté un livre ! Une seule solution : en glisser une dans la poche, et occuper l’autre à se lisser le nez, gratter l’oreille ou relever la frange de ses cheveux.
À la fois trop impatient de vivre pour guetter calmement la bonne occasion, et trop gauche pour la provoquer, il se retenait à grand peine de hâter le pas ou de tourner les talons. Pour ne pas raser les murs ni emprunter en marchant plus vite le bord du trottoir, il s’incorporait exprès à la foule, qui l’obligeait un peu à ralentir. Que ne baignait-il par là même dans l’insouciance générale, faite des mille projets simples qu’il avait chassés de son existence ! Il lui restait bien à acheter des chaussures de sport, mais il remettait cette course à plus tard : comment aurait-il pu poursuivre son maladroit manège sans conserver au moins cette échappatoire ? Tout lui était prétexte à s’attarder : vitrines des magasins, programmes des cinémas, plan qu’il feignait de consulter devant les sorties de métro, docile attente pour laisser passer les voitures aux passages cloutés…
L’idéal était de s’asseoir quelque part, sur un banc public plutôt qu’à la terrasse d’un café, dont les groupes de consommateurs blessaient sa solitude comme la lumière du jour les yeux éblouis d’un prisonnier, et dont les clients isolés lui renvoyaient l’image de ce qu’il ne voulait plus être. L’immobilité, en le dispensant provisoirement d’agir, dissipait son malaise et lui conférait un semblant d’assurance en lui rendant le privilège de regarder sans l’être — car l’homme assis jouit d’un ascendant curieux sur celui qui passe, à croire que l’action, quels que soient ses mobiles, se sente toujours un peu gênée devant la contemplation.
Ainsi, à coup d’actes, ou plus exactement de gestes gratuits, qu’aucune finalité ni lointaine ni immédiate ne dictait, ébauchait-il un simulacre de rencontre. Vers six heures, il s’autorisa enfin à entrer dans un magasin de sport. S’il n’avait guère fait jusque là que frôler l’inconnu, avoir du moins repoussé pendant deux heures la tentation de rentrer tenait déjà de la prouesse. Il s’estimait quitte pour cette fois. Soulagé de cette épreuve, il se détendit, retrouva sans le vouloir tout le naturel et tout l’aplomb qui lui avaient manqués pour la surmonter véritablement.
Mais ce fut alors la présence d’esprit qui lui manqua. De même que, sur certaines gravures, la couleur est légèrement décalée par rapport au dessin, dans la vie ses intentions coïncidaient rarement avec la situation du moment. Il était myope devant la réalité, plus exactement incapable d’exploiter sur le champ ce qu’il n’avait pas en tête. C’est ainsi qu’il laissa passer sa première chance de l’après-midi. Au fond du magasin où il venait d’entrer, une femme, flanquée d’un caniche fraîchement toiletté, entrouvrit sa cabine d’essayage et apparut à moitié dévêtue ; elle se laissa regarder sans rabattre le rideau ni manifester la moindre gêne. Fut-ce la présence du chien-chien ; le venin tarda-t-il à agir sur une envie déjà résignée ? Toujours est-il que dix minutes après, Bastien se retrouvait sur le trottoir, sans avoir bien réalisé qu’il venait probablement de perdre une bonne occasion.
Mais ce fut seulement quand il eut regagné sa chambre que cette scène produisit tout son effet. En apercevant dans la glace son visage émacié par le sport, où la forme de son crâne ressortait plus que d’habitude, il songea que ce qui séparait la vie de la mort était précisément cette chair dont il était depuis trop longtemps privé. Il revit l’apparition effrontée, s’employa à revivre la rencontre qui lui avait échappé. Enflammé par le recul, le brin de connivence que l’inconnue semblait lui avoir accordé, prit des proportions inimaginables, si cruellement douces à imaginer ! Car tandis qu’il agitait ces fantasmes, le fait irrémédiable de n’avoir pas saisi sa chance ressortait comme une tache indélébile sur ce tissu de fictions.
La soir cependant était venu. Une fenêtre s’éclaira dans l’immeuble qui jouxtait la cour de l’école, rendant presque transparent le voilage qui la masquait. Attiré par cette eau trouble, où l’intimité banale mais secrète d’un appartement bourgeois venait par instants se découper à contre-jour, en silencieuses ombres chinoises, Bastien y mira son obsession. Puis la lumière s’éteignit. Il attendit un long moment qu’elle se rallumât, chercha à quoi d’autre s’intéresser, feuilleta distraitement le Petit Larousse illustré ouvert sur son bureau. Coriace... corollaire...
Soudain, l’image d’un corset, moulant le buste évasé d’une femme, lui sauta aux yeux. Par la vertu du désir, la vieillotte illustration se trouva investie d’un pouvoir suggestif aussi inattendu que démesuré. N’était-ce pas un signe, ce livre évoquant à l’improviste l’unique objet dont il eût alors envie, tout comme une Bible ouverte au hasard viendrait répondre au tourment spirituel d’une âme religieuse ? C’en était du moins assez pour que, grisé par la rencontre impudique du magasin, les voilages de l’appartement voisin et le galbe de ce sous-vêtement suranné, Bastien renfilât son blouson et repartît dans la nuit tombante.
V
Maladroit comme on peut l’être au sortir de l’adolescence, ayant perdu avec la prime jeunesse le goût des hommages enamourés sans acquérir vraiment celui des conquêtes cyniques, qu’il s’efforçait pourtant de cultiver, Bastien s’était rabattu sur un mode de séduction adapté à sa gaucherie autant qu’à ses besoins limités : il abordait les femmes cavalièrement mais par boutades — on n’ose pas dire à la hussarde, qui serait faire beaucoup d’honneur à ses fausses manœuvres, — se limitant aux premières avances puis abandonnant la poursuite lorsqu’elles restaient sans effet.
Avec de telles dispositions, le plus simple aurait été d’aller danser en boîte de nuit, où les approches vont de soi, mais influencé par les jeux de séduction plus prestigieux dont se vantaient les écrivains qu’il admirait, il mettait une sorte de point d’honneur à s’y prendre comme eux ; tant qu’à chasser, autant que ce fût hors des sentiers battus, là où l’aventure était entièrement à inventer. Entre une pareille ambition et son manque d’assurance, la disproportion était flagrante, mais quoi, le désir obsédant qui s’était emparé de lui saurait bien prendre les devants. Il s’engouffra donc dans le métro sans destination précise : il improviserait chemin faisant.
Le couloir d’accès au quai canalisait les voyageurs en deux flots inverses, séparés par une grille. Distraite ou indisciplinée, une jeune fille arrivait sur Bastien en sens interdit. Enhardi par son sans-gêne, il la frôla du corps au passage. Elle passa outre sans broncher. Satisfait de ce début, il s’assit dans le wagon. Un guitariste, monté derrière lui, entonna une chanson de son cru, qui avec un talent acide s’en prenait à la société, ses riches et ses flics. Une sexagénaire agacée lui lança, non moins agressive :
« C’est interdit ! Vous ne savez pas lire ? »
Bastien au contraire, moins par générosité que pour donner à sa propre quête un panache de bon augure, tira son porte-monnaie, tandis que la vieille dame indignée, peur de manquer l’arrêt, anticipait sa sortie en bousculant tout le monde.
Le métro passa sur le pont Bir-Hakeim. En aval, face aux tours de Grenelle, la statue réplique de la Liberté semblait marquer la limite d’un nouveau monde, menaçant le Paris ancien que Bastien préférait. En amont par contre on apercevait les jardins du palais de Chaillot, verdoyants et animés : voilà l’endroit qu’il fallait pour entamer sa course !
En descendant sur le quai, à la station Trocadéro, il vit sortir d’un autre wagon une de ces femmes qu’on croise rarement dans le métro, tant elle était superbe. Une telle beauté n’était bonne qu’à brûler, comme dans le poème de Baudelaire, n’importe. Bastien la rattrapa, la doubla en admirant son profil, sans toutefois tourner la tête : trop de regards vulgaires avaient déjà convergé vers elle pour qu’il n’essayât pas de se distinguer par une feinte discrétion. En montant les escaliers, il se laissa ralentir par chacune des marches, pour pouvoir la contempler à son aise tandis qu’elle le dépasserait à son tour. Mais elle avait changé de direction, et il n’eut pas envie de partir inutilement à sa recherche.
La terrasse et les jardins du Trocadéro grouillaient de promeneurs, retenus dans la tiédeur du soir par la vue de Paris, les jets d’eau, le spectacle de patineurs faisant assaut de prouesses et de fantaisie sur leurs planches à roulettes. Des oiseaux mécaniques, tournoyant au-dessus des têtes avec un bruit de crécelle, s’abattaient dans la foule, où les récupéraient des vendeurs noirs à la carrure d’athlètes et aux mimiques d’enfants. Des pacotilles africaines s’étalaient au sol ; quand la police arrivait, on bouclait son balluchon et s’éloignait de cent mètres, le temps que les agents accomplissent leur semblant de ronde.
Bastien s’attarda un moment, appuyé au parapet, pour le luxe de se sentir simple badaud lui aussi. Sans avoir prévu d’itinéraire, il savait néanmoins qu’il viserait le cœur de Paris, comme si la proximité des choses anciennes dût le soutenir, augmenter son assurance ou atténuer un échec. Il descendit vers la Seine, traversa le pont d’Iéna et longea la rive gauche. Les promeneurs se raréfiaient : autant de témoins (toujours gênants à ses yeux) éloignés. Au pont de l’Alma, attiré par les frondaisons du cours Albert Ier, il retraversa la Seine et se posta sur un banc entre les arbres.
Peu après, une passante le dévisagea avec un léger sourire, et alla s’accouder non loin, face au fleuve. Palpitant de ce trac qui le prenait toujours en traître au mauvais moment, Bastien commença à rassembler tout son courage pour se décider à y aller. Coopérante, la jeune femme lui tournait le dos pour ne pas l’intimider davantage. Il calcula une dernière fois son entrée en matière, tâcha en vain de détendre ses traits graves et crispés, enfin compta — deux fois ! —jusqu’à trois...
Au même instant, un homme dont l’alignement des arbres lui avait masqué l’approche le devança auprès de la jeune personne. Fumant le plus posément du monde, la regardant l’air de n’y pas toucher mais en souriant, il mit moins de temps à lui tendre une cigarette et à engager la conversation qu’il n’en avait fallu à Bastien seulement pour se décider. Quant à elle, après avoir tiré quelques longues bouffées de tabac, comme on prend sa respiration avant de plonger, elle écrasa résolument la cigarette contre le parapet, et suivit son inconnu. En passant devant Bastien, elle parut sentir son lourd regard de perdant et baissa le sien presque pudiquement.
Pourtant, le garçon ne sortait pas complètement dépité de cette rencontre manquée. La relative progression de son audace au fil des occasions comptait davantage pour lui que leur échec apparent. En suivant donc d’un œil plus averti et un peu complice le couple qui s’éloignait, il aperçut un attroupement de l’autre côté de la Seine. C’était l’heure où, chaque samedi, l’église américaine donnait un concert gratuit, auquel il assistait parfois. Il s’était jeté à l’eau sans bien savoir nager, et voilà qu’on lui tendait une bouée. Là, il pourrait dissoudre dans la masse indistincte du public la trop dense solitude qui le coupait des êtres, la transfigurer par la musique, avec cette sobre ivresse des élans lyriques, qui vous embarquent en douceur vers l’île de vos rêves...
Suspendant ses manœuvres, il rejoignit la rive gauche, atteignit l’église, qui dressait au bord du quai d’Orsay ses lignes néo-gothiques. La salle du concert était déjà pleine, mais trois places restaient libres à l’avant, où certains n’osaient pas s’avancer, ni d’autres se retrouver pris au piège, si le concert les décevait. Bastien s’assit là, en laissant à sa droite les deux autres chaises vides. Le piano, les boiseries et le parquet rutilaient, donnant à la pièce une atmosphère chaude, presque intime. Un Américain sans façon prononça le speech habituel en l’honneur des artistes bénévoles, puis le concert commença.
À la fin du premier morceau, tandis que les musiciens raccordaient leurs instruments, Bastien vit s’avancer, accompagnée par un homme et par deux enfants, la femme qui l’avait fasciné dans le métro. Il en fut tellement troublé qu’il ôta sans réfléchir son blouson du siège où il l’avait déposé, avec le même geste exactement que s’il lui eût réservé la place. Les enfants s’étant assis par terre au bord de l’allée, elle s’avança vers lui, en le dévisageant comme si elle l’avait également reconnu, et, tandis qu’il s’écartait un peu, elle combla l’espace qui les séparait en se déportant sur sa gauche, sans toutefois rien d’assez marqué pour constituer positivement une avance. Mais ce mouvement l’avait à son tour bel et bien écartée du mari, placé sur sa droite.
Elle portait des espèces de ballerines noires, des socquettes blanches, au-dessus desquelles ses jambes croisées disparaissaient dans une robe de coton, noire aussi. Ses mains pleines et régulières, gracieusement modelées par la quarantaine qu’elle devait avoir, ne semblaient faites que pour caresser. Un menton très légèrement empâté soulignait encore cette maturité féminine où les hommes jeunes croient souvent contempler, à tort ou à raison, l’image d’une plénitude amoureuse, que la brutalité de leurs instincts se voit refuser.
Bastien n’osa d’abord épier que d’un regard furtif chacun de ses mouvements, celui si vif de ses yeux, cette façon gracieuse qu’elle eut de remuer la nuque pour étaler ses cheveux comme une traîne. Lorsqu’elle se pencha sur le programme qu’il tenait grand ouvert, au lieu de consulter celui que son mari lisait, il s’empressa de lui désigner le morceau qui allait être exécuté. Et comme elle le remerciait, il en profita pour lui adresser un sourire plus marqué. Tels qu’ils étaient assis, il aurait même pu lui toucher invisiblement la main. Mais la peur de se couvrir de ridicule le retint.
Un redoutable solo de flûte emplit la salle de ses accents baroques. Le musicien y mettait tant du sien, épousait si parfaitement la mélodie qu’elle paraissait lui ensorceler le corps. Pareils à ceux d’un cheval fou, ses yeux roulaient d’un bord à l’autre de la partition. À chaque inspiration, lèvres écarquillées, sa langue pointait par-dessus l’embouchure de l’instrument, l’air avalé à pleins poumons faisait entendre un halètement animal, presque troublant.
À ce spectacle, le couple eut un tressaillement amusé, auquel Bastien ne rougit pas de faire écho pour se mettre au diapason de sa belle voisine. Laquelle, prenant le programme des mains de son mari, retira de son sac à main un stylo miniature fixé sur la tranche de son agenda, et en fit jouer doucement la pointe. Comme s’il s’attendait à lui voir écrire un message à son intention, Bastien lorgna la feuille où elle s’était mise à tracer quelques mot, mais lut seulement : rencontré ailleurs devant le nom du flûtiste.
Allait-il en rester là ? N’y avait-il donc pas entre cette femme et lui une connivence évidente, qui l’autorisait à s’aventurer plus loin ? Quoi ! ne pas oser davantage alors qu’il se sentait armé d’un tel désir, entendre passivement s’égrener ces morceaux comme un compte à rebours, diminuer une à une ces minutes qui lui restaient pour agir ? Plutôt échouer, que de n’avoir rien tenté ! Appuyant son avant-bras contre la séduisante inconnue, il exerça une pression répétée, légère mais sans équivoque. Elle ne tressaillit pas, ne s’écarta pas non plus, et Bastien se demanda si c’était par indulgence ou par complicité.
La fin du concert approchait. Jouant le tout pour le tout, il tira de sa poche les billets qu’il avait achetés pour l’Opéra, les plia de façon à mettre en évidence la date et l’heure du spectacle et les posa sur sa cuisse le plus visiblement possible. Il faillit en glisser un carrément dans la main de sa voisine, se ravisa une fois de plus par crainte du ridicule, et se rabattit sur une pression du coude plus marquée que les premières. La façon qu’elle eut alors de toucher le bras de son mari, geste suivi d’une remarque insignifiante, ressemblait trop à un avertissement pour ne pas le remettre définitivement à sa place.
Après les applaudissements, la salle se vida lentement. En dépit de sa déconvenue, Bastien différa autant qu’il put le moment de se lever. Curieusement, la femme non plus n’avait pas bougé, et le fait d’être les seuls à rester encore assis parut de nouveau la rapprocher de lui. Mais bientôt les enfants accoururent près de leur mère. Bastien la devança dans l’allée centrale, puis dans un ultime hommage à sa beauté, s’écarta entre les sièges pour la laisser rejoindre son mari. À l’entrée de l’église, une affichette annonçait : Dernier concert de la saison. Rendez-vous le 17 novembre.
VI
Bastien consulta sa montre : bientôt onze heures du soir. Personne aux alentours. La vie nocturne avait toute reflué ailleurs. Seul sur le trottoir, fatigué de cette après-midi interminable où il n’avait rien avalé depuis le déjeuner, il n’eut pas envie de s’acharner. La véritable drague — dix de perdues, une de trouvée — réclamait une endurance que lui, le coureur de fond, ne possédait guère. Sans doute était-il moins soucieux d’aboutir que de neutraliser les fantômes dont sa chère solitude finissait par être encombrée. Ceux-ci dispersés, avec ou sans succès, il se tenait quitte jusqu’à la prochaine alarme des sens. De toute façon, les bars ou les boîtes de nuit par lesquels il aurait fallu en passer pour continuer sa chasse nocturne le rebutaient. Il décida donc de rentrer.
Près de l’école, dans une ruelle mal éclairée, un type douteux, à moitié saoul, l’aborda en reboutonnant sa braguette. Aussi prompt à s’alarmer qu’à se figurer une rencontre galante, Bastien resta sur le qui-vive en s’efforçant de dissimuler sa crainte. Deux fois déjà on l’avait menacé dans la rue sans qu’il trouvât d’autre moyen de s’en sortir que d’ouvrir son porte-monnaie. Cela lui avait semblé tellement humiliant qu’il appréhendait et espérait tout à la fois une nouvelle occasion de faire sa loi, comme disaient les élèves. Il évalua les risques d’un combat, soupesa la force de l’autre, redoutant surtout sa propre inexpérience, son ignorance complète des arts martiaux. Au milieu de propos entrecoupés, dont il ne saisissait pas s’ils avaient un sens, il finit par percevoir quelques bribes de phrases intelligibles :
« Pourquoi tu balises ? ... T’es hypocrite. Tu peux pincer tes lèvres avec ton air méchant... Parle-moi ! »
Repoussant le dialogue d’un geste évasif, Bastien réussit à s’éloigner. Pourtant, lorsqu’il se retrouva à l’abri dans l’enceinte de l’école, il regretta son attitude, que la défiance seule avait dictée. Qu’attendait l’autre ? Aurait-il fallu rester, lui parler, l’accompagner boire encore ? Faute de courage, c’était peut-être une autre façon de connaître la vie, qu’il avait encore perdue.
Mais ses scrupules se changèrent aussitôt en colère lorsqu’il aperçut son vélo rangé sous l’escalier, les pneus crevés d’un coup de canif. Quelqu’un parmi les surveillants — probablement celui qui s’était attiré son dédain un soir au réfectoire — lui faisait régulièrement le coup, et c’étaient chaque fois les mêmes soupçons furieux, le même impuissant désir de vengeance.
Tant que cette hostilité se bornait à des mots ou des airs méchants, il s’efforçait de ne plus y penser, ne fût-ce que pour préserver sa tranquillité. Mais sous cette forme matérielle, qui mettait à l’épreuve son absence totale de sens pratique et de goût pour le bricolage, elle lui devenait insupportable. Cependant, pour étouffer là encore une rage dont il serait la première et ne pourrait être que la seule victime, il s’efforça d’en négliger l’objet, d’en mépriser à nouveau l’auteur présumé. Tolérance bien ordonnée commence par soi-même, et celui qui n’avait pu supporter d’être dédaigné sans se venger avait surtout prouvé sa jalousie, sans parler de sa lâcheté.
Malheureusement, cette agression venait s’ajouter aux échecs essuyés par Bastien durant tout l’après-midi, et ce au pire moment de la semaine. Avant même d’être arrivé devant sa chambre, il sut que les portes du bonheur lui resteraient fermées ce soir-là, qu’il n’allait pas entrer dans son refuge habituel mais dans une de ces inévitables marées de dégoût que l’excès de solitude lui réservait périodiquement. Les dieux aussi étaient jaloux de sa sérénité.
Il essaya pourtant de réagir, espérant que tout s’arrangerait après une bonne douche et l’estomac calé — corpore sano, l’esprit suivrait. On entendait d’ailleurs des surveillants faire la fête à l’autre bout du bâtiment. Quelqu’un les rejoignit, et leur tapage envahit un instant le couloir. Bastien aurait pu être avec eux, partager leur joie facile, mais encore eût-il fallu pour cela solliciter leur compagnie, car il ne les connaissait pas vraiment.
Ayant avalé un morceau, il se rendit à la douche, qui était occupée. En patientant dans le couloir, il remarqua une porte entrebâillée : c’était justement celle du pion qu’il venait de soupçonner. Il s’approcha, vit le lit défait, la table de nuit jonché de mégots et de miettes, une revue porno traînant au sol, près d’un tas de linge sale. Se risquant à l’intérieur, il aperçut une sorte de peinture abstraite posée sur le bureau, un margouillis de couleurs étalées sur de la toile cartonnée. Accrochées au mur, d’autres barbouillages venaient compléter le minable tableau.
Il y avait quelque chose de fascinant dans cette chambre en désordre. Bastien la fouilla du regard avec une curiosité plus morbide que méprisante. Ces tableaux ratés étaient pour lui un terrible avertissement : non seulement ils lui rappelaient qu’une œuvre, cela se travaillait, mais ils lui montraient aussi l’impuissance de l’effort, où manque ce qu’on appelle la grâce ou le talent. Et brusquement, la peur d’un destin aussi médiocre que ces toiles bâclées, la hantise de voir sa propre vie, peinture affreuse, aboutir à un semblable échec, resserra sur lui sa griffe noire.
Le bruit d’une chasse d’eau le fit reculer précipitamment dans le couloir, juste à temps pour n’être pas surpris par le surveillant qui ressortait des toilettes. Ils se croisèrent sans un mot, et le regard fuyant du type sembla confirmer les soupçons de Bastien au sujet de sa bicyclette. Mais toute sa colère avait reflué sous une pitié dégoûtée. Il entra dans l’étroite salle de bain : le peintre avait laissé le chiottard à peu près dans l’état de ses toiles. Bastien nettoya derrière lui, et prit sa douche. Hélas, quoi de commun entre cette ablution de la onzième heure et celle dont il avait fait ses délices le matin au stade ?
Abattu, isolé, sans but immédiat ni la moindre petite contrainte libératrice, il se sentait gagné par une tristesse sournoise. La détresse passagère de son âme le livrait aux hallucination de l’angoisse, où toute vie devient mort et tout art illusion. Au lieu de passer par-dessus bord tout ce qui lui pesait, de faire corps avec lui-même contre l’idée insidieuse que le bonheur ne lui importait plus, il se résignait lentement à sombrer. Aucun de ses livres ne lui inspiraient plus l’envie de s’y réfugier. S’il en avait pris un sans y croire, peut-être aurait-il refait surface, mais comment atteindre cet acte gratuit ? Conscience inerte et passive, il restait suspendu à l’indifférence des choses, au brouhaha des autres surveillants qui brisait ses dernières forces, lui interdisait toute réflexion et souillait jusqu’à sa douleur.
Ayant ouvert grand la fenêtre, il se recroquevilla sur son lit et partit à la dérive, sans autre désir que de se supporter. Dormir l’aurait soulagé. Bien des fois le sommeil lui avait rendu un bonheur qu’il croyait perdu pour longtemps, alors qu’il pâtissait uniquement de fatigue et d’usure nerveuse. Mais le besoin de comprendre pourquoi cela n’allait plus, pourquoi il était soudain si las de lui-même, le tenait éveillé dans cette tension toute cérébrale de l’insomnie, favorisée par son imagination inépuisable et par sa position allongée.
Il n’aurait pas éprouvé pire ni plus soudain vertige devant l’avenir, si on lui avait brusquement annoncé son renvoi du poste auquel il devait son indépendance matérielle. Tout tenait et rien ne tenait, dans l’univers qu’il s’était construit. Les forces que depuis tant d’années il rassemblait patiemment ne faisaient le poids ni socialement ni, surtout, humainement. Ses ambitions restaient suspendues dans le vide, ses occupations préférées tournaient à la manie de célibataire endurci, et toute sa liberté n’aboutissait qu’à le faire mourir de solitude.
Voulant noter son état, en tirer au moins un bonheur d’expression, il se leva, mais devant le papier ses angoisses devinrent plus confuses, à croire que la seule façon de bien les percevoir était de bien les supporter, de n’avoir plus sur elles le moindre ascendant intellectuel. Il abandonna la page blanche, se recoucha, replongea dans le mutisme absolu de ses pensées les plus sombres. La tragédie théâtrale n’offre qu’une douleur conventionnelle en spectacle, puisqu’on y gémit à haute voix, alors que le comble de la souffrance morale, c’est de ne pouvoir même plus être exprimée.
Aucun encouragement extérieur n’aurait pu chasser le dégoût que Bastien éprouvait maintenant pour lui-même. Car contrairement à ceux qui essaient de s’appuyer sur l’estime des autres quand ils commencent à se mépriser, il avait trop pris l’habitude de se passer d’elle pour se remettre soudainement à y croire. Dépendre avant tout de l’idée qu’il se faisait de lui-même était à la fois sa force et sa faiblesse : sa force, parce qu’il était rarement déstabilisé par les jugements qu’on portait sur lui ; sa faiblesse lorsque, doutant de soi, il n’avait plus personne à qui se raccrocher.
Si l’opinion d’autrui pouvait difficilement le soutenir ou l’ébranler, ce n’était pas le cas pour ses maîtres, ces écrivains dont il prenait souvent l’œuvre un peu trop au sérieux ou à la lettre, et qui lui apprenaient à ne pas tricher avec lui-même. Nulle de leurs valeurs qui ne le hantât, s’il la trouvait fondée, pas un de leurs poisons dont il ne se fût fait un devoir d’éprouver la morsure pour s’en mithridatiser. Cette façon livresque d’évaluer sa propre existence expliquait en bonne partie le désir incessant qu’il avait de se surpasser, comme aurait pu le faire, dans un milieu privilégié, la rencontre effective de personnalités exceptionnelles.
Une telle confrontation, dont un autre eût été écrasé, fournissait au contraire à Bastien la meilleure émulation qui fût à sa portée. Mais ce soir-là, du fond de sa détresse, il n’en concevait plus que la présomption. Le désir d’égaler ses modèles lui parut un pauvre rêve démesuré, une amère pitié l’envahit pour l’aide qu’il n’aurait pas reçue, pas demandée, pour tout ce qu’il n’atteindrait jamais. Il fouilla en vain dans son passé, espérant y retrouver la grâce qui lui était maintenant refusée. Il n’était pas parti à point, voilà tout, et ses efforts pour apprendre à vivre resteraient ceux d’un adolescent complexé, toujours dépassé par les expériences les plus élémentaires. Et en cela, ce n’était plus seulement à tel ou tel écrivain modèle qu’il s’estimait inférieur, mais à tous les êtres qui l’entouraient, auxquels il prêtait on ne sait trop quel talent inné de s’adapter à l’existence.
« Philippe, lui, il vit. Moi, je ne vais jamais jusqu’au bout. Partout où il aurait agi, je n’ai fait que regarder. J’ai toujours voulu comprendre d’abord, trouver un point de repère absolu pour connaître le meilleur chemin à prendre. Si au moins cette conduite me soutenait mieux que ses actes, si au moins elle m’empêchait de tomber dans le désespoir ! Mais elle est illusoire, puisque la plénitude qu’elle me donnait s’est changée en vide... »
Celui qui parvient à douter aussi radicalement de soi, à se renier corps et âme, est une place forte ouverte, à la merci de tous. Vers deux heures du matin, le vacarme des surveillants, qui avait contribué à le démoraliser, atteignit son apogée. Moins que leur bruit, c’était leur sans-gêne qui lui tapait sur les nerfs. S’ils l’avaient prévenu qu’ils feraient la fête, il se serait réjoui pour eux et, trouvant un sentiment de gratitude auquel se raccrocher — car il avait la reconnaissance aussi prompte et puissante que le mépris, — peut-être même aurait-il été sauvé de son désespoir. N’y tenant plus, il se rua au bout du couloir, tambourina contre leur porte en criant :
« Vous ne pouvez pas faire moins fort, non ? Il y en a qui voudraient dormir ! »
Un surveillant entrouvrit, le regarda avec cette hostilité qu’éprouvent les égoïstes quand on ne traite pas leur plaisir avec le même ménagement qu’eux, et, au lieu de s’excuser, rétorqua : « Ouais ? » sur un ton provocant. Incapable en cet instant de tenir tête à quiconque, Bastien réitéra pour la forme, presque humblement, sa demande puis retourna se coucher. Comme un défi moqueur, des rires redoublés fusèrent du brouhaha qui reprenait. Ses dernières forces le lâchèrent. Barrage éventré, par où s’engouffrait à torrents le trop-plein de cette crise, il perdit complètement le contrôle de lui-même.
Avec un recul bouleversant, il se vit à l’autre bout de son existence, aux portes même de la nuit. Et de fait, entre ces deux extrêmes — entre cette mort dans l’âme et la mort réelle, — quelle différence ? La vie, au moment suprême, devait avoir quelque chose de ce goût atroce, la conscience perdant pied désespérément, le beau rêve de l’âme chavirant au-dessus du néant. Avait-il jamais eu, auparavant, une notion aussi poignante de ce que pouvait être cette détresse absolue, où l’on ne trouve plus rien, mais rien, à quoi se raccrocher ? Ah ! si seulement il avait pu comprendre qu’une telle angoisse le délivrait au contraire de son mal, comme se vide un abcès...
Il ne manqua pas de songer pareillement au suicide, dernier refuge paradoxal d’une âme aux abois. Sous l’influence du stoïcisme, il considérait cet acte avec une sorte de respect, sinon de sympathie, dont aucune réprobation n’avait su le faire démordre, et que l’on traitât de lâcheté un geste qui, regrettable ou non, réclame le courage du désespoir, l’indignait par-dessus tout. Ce qu’il avait été, ce qu’il avait fait, ce qu’il avait connu, tout ce qui ne l’avait pas empêché d’en arriver là, il l’immola donc sur l’autel de son imagination, pour conjurer les démons qui la torturaient.
Et c’est alors seulement que, touché de se sentir si bas, il parvint à se ranimer. Durant son interminable naufrage, il n’avait cessé d’épier tout au fond de lui-même une envie quelconque, en se disant que le moindre désir pouvait lui servir de planche de salut, et qu’à défaut d’une volupté qui pour le moment lui était refusée, une petite douceur saurait lui rendre espoir. Or si par peur d’aggraver son insomnie il s’était retenu toute la soirée de boire du thé à la menthe, pourquoi ne pas en prendre maintenant le risque, et chasser un excès par un autre ?
Cette décision toute simple le tira définitivement de sa prostration. Sentir qu’il recommençait à désirer quelque chose, qu’il allait peut-être sortir enfin de ce trou noir, l’exalta d’autant mieux qu’il avait cessé d’y croire. Mettre l’eau à bouillir, ce geste si familier, redevint pour lui tout un acte. Et lorsqu’il porta à ses lèvres le breuvage sirupeux, d’où s’exhalait un capiteux parfum de menthe, le goût de vivre lui revint comme un spasme à la gorge. Que c’était bon de l’avoir perdu, pour le retrouver intact et plus qu’intact : décuplé !
Peu à peu, des bouffées de bonheur plus profondes l’envahissait, comme un convalescent recouvre ses forces. Prudent, il s’attendit à une rechute, mais se surprit bientôt à rêver des vacances qui approchaient, preuve que le pire était derrière lui. Encouragé par l’approche de sa guérison, il rejeta résolument tous les doutes qui venaient de le tourmenter. Et il faut croire que l’extrême lucidité qui avait d’abord contribué à le faire souffrir lui tenait lieu maintenant de remède, puisqu’il remontait sa douleur avec la certitude grisante de pouvoir la vaincre.
En dépit du thé absorbé, une torpeur presque animale était d’ailleurs en train d’alourdir ses paupières et d’engourdir ses pensées. C’est à peine si par éclairs il interrogeait encore l’avenir. Allait-il se remettre à vivre tout comme avant, oublier, par une sorte de revanche, cette crise éprouvante ? Il était fatigué de toutes les choses qui ce soir-là étaient retombées en lui, après y être montées si haut. Faudrait-il, toute sa vie, ne pouvoir jamais compter sur rien, ne se hisser par l’intelligence et le courage au-dessus du commun des mortels que pour replonger ensuite dans un tel désespoir ?
Pour modérer la soif de grandeur qui le coupait des autres et finalement de lui-même, ne devait-il pas s’accepter aussi tel qu’il était, à l’exemple des êtres qu’il côtoyait ? Mais de même que l’idée de suicide qui lui était un moment passée par la tête n’avait été qu’un moyen détourné de revenir à la vie, cette résolution n’allait-elle pas, une fois tiré d’affaire, se réduire à une intention et le conforter dans son intransigeance ? Saurait-il vraiment satisfaire ses aspirations les plus nobles sans s’exposer à pareilles rechutes ?
Un frisson l’obligea à se relever pour fermer la fenêtre. Puis il se glissa entre les draps, se lova dans la chaleur du lit en ramenant la couverture haut sur ses épaules. Les surveillants s’étaient enfin séparés. Quelque part, un robinet cessa de couler. L’agaçant petit bruit des conduites d’eau déboucha soudain sur le silence de la nuit. Soulagement absolu des nerfs. Bastien venait de s’endormir.
[FIN DE L’EXTRAIT : pour la version intégrale, voir la page de Contact]